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Focus sur un foyer culturel centre européen de la Belle Epoque, « Les impressionnistes slovènes »

Focus sur un foyer culturel centre européen de la Belle Epoque, « Les impressionnistes slovènes »

19 mai 2013 | PAR Franck Jacquet

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Matej Sternen (1870-1949), Le Parasol rouge. Huile sur toile, 1904. Crédit : Galerie nationale, Ljubljana.

Ljubljana… Quoi ? Ljubljana, capitale de la Slovénie est un point mal connu des Français. Tout au plus, apparaît-elle comme une de ces capitales de l’Est que l’on découvre en carte postale lors de l’Eurovision. La ville principale de l’ancienne province de la Carniole habsbourgeoise est mise en lumière à l’occasion d’une exposition intitulée Les impressionnistes slovènes et leur temps qui, comme l’indiquent les repères chronologiques (1890 – 1920), couvre un panel des productions artistiques régionales bien plus large. Surtout, les organisateurs de l’exposition, au Petit Palais jusqu’au 13 juillet prochain, ont eu à cœur de faire comprendre combien la Slovénie ne fut pas seulement le réceptacle des nouvelles formes d’expressions artistiques (impressionnisme, postimpressionnismes, art nouveau…) impulsées par les grands foyers continentaux mais un lieu de circulation et de réappropriation en l’espace de deux générations et de plusieurs cercles concentriques d’artistes.

Ljubljana, foyer culturel
L’exposition telle qu’elle est accueillie par le Petit Palais fut présentée en Slovénie et fut à ce titre élaborée par la Direction de la Galerie nationale de Slovénie dont une grande partie des œuvres est issue. Le propos s’attache à montrer la diversité de la scène artistique slovène, essentiellement située dans la capitale. En effet, la ville est à l’époque une capitale provinciale et à ce titre directement liée à Vienne, capitale de Cisleithanie (partie autrichienne de l’Empire d’Autriche-Hongrie). Qu’on se le dise, l’angle est nécessairement « national » dans le sens où, de manière sous-jacente, on cherche à dégager, identifier les artistes slovènes au sein des grands mouvements culturels de l’époque : les circulations culturelles qui constituent leur parcours peuvent paraître négligées même si elles sont souvent rappelées. Passée cette aspérité liée à l’angle national(itaire ?) adopté, le visiteur comprend combien la ville, bourgade en forte croissance a bénéficié de sa position au sein d’un grand ensemble politique proprement universaliste et multiculturel et au croisement de l’Europe balkanique, latine et germanique. La ville a pu d’autant plus être un foyer d’accueil et de développement des expressions artistiques nouvelles parce que devant être reconstruite à la suite d’un grand tremblement de terre au milieu des années 1890. On trouve l’écho de ces destructions (mais aussi de problématiques sociales) autant que de l’influence de Rodin dans les sculptures de Franc Berneker.

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Franc Berneker (1874 – 1932), La catastrophe. Bronze, début des années 1900. Crédit : Galerie nationale de Slovénie, Ljubljana.

Durant cette Belle Epoque des années 1890 jusqu’à la Grande Guerre, la ville devient un carrefour régional réceptacle du mouvement impressionniste issu notamment de France (on perçoit l’influence des maîtres français, notamment Monet au début de l’exposition), des Sécessions viennoise et munichoise (peintures de R. Jakopic)… Le choix de poursuivre l’exposition jusqu’aux années 1920 est justifié par le fait que plusieurs artistes du début des années 1910 ont continué leur travail alors que la région devenait la part septentrionale de la Yougoslavie. Les liens avec l’Italie ne sont alors pas brisés, ils sont moins évidents avec l’ancienne métropole viennoise. Dorénavant, la ville devra cependant se tourner progressivement vers les Balkans jusqu’à l’indépendance au début des années 1990. Il est essentiel de comprendre ce positionnement de Ljubljana par rapport au reste de l’Europe et de suivre le cheminement de formation et de progression des peintres, illustrateurs ou photographes dans le cadre de cette « Europe pléiade » de l’avant 1914. La reconnaissance vient d’ailleurs de Vienne en 1904 avant que le succès local ne se concrétise. C’est pourtant par rapport à ce cadre régional qu’ils se situent, produisant en son sein ou dans son environnement immédiat, démarche qui pourra nous rappeler l’école de Barbizon ou Pont-Aven.

La variété des nuances impressionnistes
En un peu plus d’une cinquantaine de toiles, on s’aperçoit rapidement que les impressionnistes slovènes font bien plus que de suivre les maîtres français tels que Monet… Les débuts de l’impressionnisme restent étrangers mais « l’impressionnisme central » est particulièrement repris par ce que l’exposition désigne comme la génération des peintres réalistes : I. Grohar, F. Vesel… Les liens avec la France sont réels, le travail de Monet sur la cathédrale de Rouen est poursuivi ainsi dans la capitale slovène. Mais ils vont bien plus loin et font par la suite évoluer leur technique et leurs recherches parallèlement et sans imitation de ce qui se développe ensuite en Italie, en France ou ailleurs.

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Rihard Jakopic (1869 – 1943), Le mont Kamnitnik sous la neige. Huile sur toile, 1903. Crédit : Galerie nationale de Slovénie, Ljubljana.

La démarche de R. Jakopic est largement retranscrite par plusieurs toiles : d’une influence divisionnisme et postimpressionniste, il évolue vers une forme d’expressionnisme à la fin des années 1890 : la retranscription du réel ne prime plus, mais les travaux sur le Mont Kamnitnik notamment expriment subjectivisme et formes tributaires du sensible. Le réel s’efface peu à peu derrière ce qu’on en ressent mais il demeure constamment figuratif. Le symbolisme peut être une autre voie d’aboutissement de ces recherches. Pour autant, pas d’évolution vers le cubisme et la mise en avant des formes, et bien peu de fauvisme.
L’ensemble des nuances de l’impressionnisme est donc bien présent jusque dans les années 1910 et l’on découvre des interprétations proprement slovènes de thèmes récurrents dans d’autres productions nationales d’alors. La Slovénie est d’ailleurs travaillée comme les différentes minorités culturelles de l’empire par le sentiment national. Les paysages, la vie quotidienne et par là même les traditions paysannes slovènes apparaissent à plusieurs reprises comme des glorifications de l’identité locale. Le folklorisme propre aux collectes de traditions nationales (Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales) affleure de même dans les illustrations de recueils de poésies ou dans les revues (« La guêpe »). On le perçoit ainsi avec le Berger au soleil de M. Jama, dont la rudesse de la silhouette est compensée par un travail sur la lumière déclinant une approche particulièrement divisionniste. Quoi qu’il en soit, la place des paysages est majeure dans l’ensemble de l’exposition tandis que les préoccupations sociales semblent moins prégnantes.


Un paysage de la production artistique des années 1890 – 1910
L’exposition dépasse donc largement les bornes de l’impressionnisme pour aborder plus largement la pluralité des formes d’expressions artistiques au tournant du siècle. Le focus sur l’impressionnisme permettra sans doute de susciter plus d’intérêt lorsqu’il s’agit de s’intéresser aux pays de l’Est…
Les beaux-arts classiques sont présents comme la sculpture et l’on comprend au premier coup d’œil que les influences de Rodin puis de Rodin sont très présentes. F. Berneker et I. Zajec sont les plus présents. La sculpture ornementale d’influence art nouveau est au contraire largement absente. On ne peut que comparer l’écart de ces travaux avec l’œuvre de Dalou en France (dont l’exposition biographique est aussi accueillie en ce printemps par le Petit Palais), des représentants de la Sécession allemande ou de Munich. A l’inverse, les liens sont à tisser avec d’autres scènes régionales de l’empire habsbourgeois telles Prague, Budapest… L’architecture est abordée par le biais d’un documentaire. On peut déplorer l’absence de représentations autres (dans la muséographie…) ainsi que des arts décoratifs, particulièrement absents. Ceci est compensé par un catalogue d’exposition très riche faisant la place à l’urbanisme, à l’architecture et aux ornements. Les textes d’accompagnement traduits sont d’ailleurs très renseignés et qualitatifs, ce qui ne gâche rien !
Une salle est dédiée aux premières heures de la photographie dans la région. Les clichés montrent notamment combien cette technique nouvelle a été une aide pour les compositions des impressionnistes.
Ajoutons enfin que ce panorama est à compléter avec les illustrations (déjà évoquées) et les caricatures. C’est ici particulièrement que le visiteur pourra apprécier l’ampleur de l’influence viennoise et de la Sécession (groupe de Vesna dont Gvidon Birolla…). On pourrait rapprocher directement ces travaux de ceux de Koloman Moser. Cette partie de l’exposition permet d’ailleurs de prolonger le traitement jusqu’aux années 1920 grâce notamment au travail de Hinko Smrekar. La guerre est évidemment présente (avec l’ennemi italien…).

Au total l’exposition permet de présenter une large perspective sur la production artistique provinciale de la Slovénie depuis la modernisation des années 1890 jusqu’à l’intégration partielle à la scène nationale yougoslave, dans un jeune « Etat successeur » où les artistes se trouvent vite confrontés à des « concurrents » serbes comme croates… Bien au-delà de l’impressionnisme issu notamment de France, le visiteur comprendra combien les influences extérieures sont bien plus variées. En deux générations, de l’impressionnisme dit réaliste au choc de la Première guerre Mondiale, les artistes slovènes ont en commun de se nourrir de leur formation extérieure mais aussi d’apporter leur propre interprétation et leur propre cheminement à ces divers modes d’expression. Avec recul, c’est bien un discours sur une scène nationale émergente qui est proposé. On regrettera que les groupes et les solidarités entre artistes apparaissent moins clairement. Reste que la diversité proposée fait de cette exposition une belle réussite sur un pays peu connu.

 Franck Jacquet

Exposition : « Les impressionnistes slovènes et leur temps (1890 – 1920) »
Lieu : Le Petit Palais – du 18 avril au 13 juillet 2013
Informations : Horaires
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 20h.
Fermé le lundi et les jours fériés.
Plein tarif : 8 euros
Tarif réduit : 6 euros
Demi tarif : 4 euros

Infos pratiques

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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