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Ensor et Spilliaert : les deux peintres d’Ostende à l’honneur

Ensor et Spilliaert : les deux peintres d’Ostende à l’honneur

28 septembre 2016 | PAR Alice Aigrain

Si l’on vous parle d’Ostende, vous penserez probablement à une station balnéaire belge avec son front de mer interminable. Peut-être aurez-vous l’image de son architecture côtière dense, signe de la prospérité et de la renommée de la ville tant comme lieu de congés du peuple belge que comme celui de villégiature de la famille royale. Il est également possible que vous vous remémoriez une lecture de Stefan Sweig ou une chanson de Léo Ferré ou de Jacques Brel. Pourtant, si votre image mentale d’Ostende s’arrête ici, c’est le signe qu’elle est incomplète et qu’un court séjour dans la ville flamande s’impose. Suivez donc ce petit guide culture, afin qu’une fois le séjour passé vous n’oubliez alors plus, les deux artistes dont les noms sont indissociables à la ville : James Ensor (1860-1949) et Léon Spilliaert (1881-1946).

Lorsque Ensor naît à Ostende, la ville n’est encore qu’un petit port de pêche fortifié, qui en quelques décennies se meut en une station balnéaire courue, dédiée aux loisirs mondains et animée à un rythme frénétique. Spilliaert, de 20 ans son cadet, ne connaîtra que la seconde étape de l’urbanisation d’Ostende. Ensor et Spilliaert ont alors évolué de façon concomitante dans cette ville, pourtant au premier regard rien ne semble les rapprocher. L’un est un extraverti, qui jouit d’un certain succès et aime en profiter, l’autre est un timide maladif, qui se plaît à sortir la nuit pour profiter de la mer sans croiser personne. Cet écart ne se ressent pas seulement au travers de leur personnalité respective, mais aussi dans leurs œuvres. Pourtant, si le style et les sujets sont différents, Ensor et Spilliaert fascinent de la même façon pour leur approche si singulière du rendu de la lumière froide du Nord qui baigne la ville. L’un comme l’autre ont pour sujet de prédilection ce qui les entoure, et force est de constater qu’Ostende est omniprésente dans l’œuvre de chacun. Si la frénésie du Carnaval est rendue merveilleusement dans les célèbres œuvres d’Ensor, la lumière vibratoire de la mer du Nord apparaît dans ses œuvres de jeunesse dont certaines marines sont superbes, tandis que l’affluence des vacanciers à la station balnéaire est croquée non sans humour dans les Bains à Ostende. À l’inverse c’est le mystère des nuits  éclairées par la lune, l’étrangeté des noctambules, le mysticisme d’une rafale de vent qui est montré dans l’œuvre injustement méconnue de Spilliaert. Pourtant la force de ses compositions émeut à chaque fois le regardeur. L’absolue modernité de son œuvre marque. À la fois chargées d’une symbolique forte, d’une singularité expressive et d’une économie de moyen plastique, les peintures de Spilliaert sont d’une force plastique remplie d’angoisse qui rappelle les œuvres de son contemporain Munch. On y retrouve d’ailleurs, ces mêmes distorsions dans les corps, ces mêmes ondulations hallucinatoires du paysage, ces mêmes couleurs irréelles.

Le Mu.ZEE a ouvert il y a peu une aile consacrée aux deux peintres qui ont peint Ostende, sa côte et son atmosphère. S’il ne conserve pas la plus grande collection des œuvres d’Ensor, la part belle laissée notamment à sa production d’eaux-fortes et la salle consacrée à ses travaux sur les ballets, permettent de découvrir l’artiste sous un autre angle. Quant aux œuvres de Spilliaert, elles sont particulièrement diverses et permettent d’apprécier la diversité de sa production ainsi que son évolution stylistique. L’accrochage se veut didactique et le choix d’un classement thématique bien documenté est judicieux. Le parallèle entre les deux artistes n’est pas forcé, et l’on regrette même que la comparaison n’aille pas un peu plus loin, afin de pointer plus fortement les différences et les ressemblances entre les deux protagonistes. Au-delà de la nouvelle aile du Mu.ZEE, il semblerait que ce soit la ville entière qui se mue en un lieu dédié à la valorisation de ses peintres. Ainsi l’office du tourisme, avec le concours du musée, propose un audioguide permettant de faire une balade dans la ville à la découverte de l’œuvre et de la vie de James Ensor. Fort agréable pour découvrir Ostende et son histoire, l’interface interactive est intuitive, et permet de jouir pleinement de cette proposition. La maison de Ensor est également ouverte au public. Celui-ci y découvrira la boutique de son oncle, laissée telle quelle par l’artiste lorsqu’il hérite de la maison et s’y installe en 1917. Si le lieu mérite d’être repensé par son manque de médiation, cela laisse cependant de quoi imaginer l’univers du peintre qui puise dans les bizarreries de la boutique son inspiration. Spilliaert n’est pas en reste non plus, grâce à l’ouverture au mois de mai de la « Spilliaert Huis ». Située sur la digue d’Ostende, à l’extrémité des galeries royales, cette maison d’art monographique expose des œuvres de l’artiste issues de collections privées. Si le manque de médiation s’y fait cruellement sentir, la possibilité de découvrir de telles œuvres est une raison suffisante pour y aller, d’autant qu’ayant connu un certain succès, l’exposition de ces créations sorties des collections particulières permet de se rendre compte de la diversité des approches de Spilliaert dans sa production.

Enfin si le temps vous reste et que vous souhaitez ajouter un volet à la peinture ostendaise, ne faites pas l’impasse sur le musée Permeke, situé à quelques kilomètres de la ville d’Ostende. Vous y découvrirez l’œuvre expressionniste de l’artiste, son atelier de sculpture, mais aussi sa maison à l’architecture moderniste fort plaisante.

© Crédits photo:

Léon Spilliaert, Le Vertige, 1908, © Mu.ZEE, Ostende.
James Ensor, Autoportrait au chapeau fleuri, 1883/1888,©  Mu.ZEE,
Ostende.
Leon Spilliaert, Autoportrait au crayon rouge, 1908, © Mu.ZEE, Ostende.

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Alice Aigrain
Contact : [email protected] www.poumonsvoyageurs.com

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