Fictions

Chanson douce : ou la berceuse sans pitié de Leïla Slimani

Chanson douce : ou la berceuse sans pitié de Leïla Slimani

28 septembre 2016 | PAR Melissa Chemam

Le champ lexical du sinistre est enrichi avec dévotion : la pluie est grise et froide, les appartements exigus et sombres, la belle-mère intraitable, les parents débordés, la nourrice trop parfaite et la violence sourde et impossible à stopper. On l’a compris, Chanson douce est un titre au rire jaune.

 

Les personnages nous renvoient à toute la laideur de nos sociétés occidentales et ne se nourrissent que du vide : Myriam, la mère, rêve de devenir avocate, elle donc quitte le foyer pour plaider mais on ne saura jamais pour qui ni pour quelle cause ; de même, Paul, le père, rêve de produire des musiciens, mais peu importe lesquels finalement et sa plus grande émotion professionnelle tourne autour de la contemplation de sa montre Rolex qu’il s’apprête à cacher à sa mère soixante-huitarde. Mais le plus gros morceau de déviance se cache dans la nourrice, Louise : quadragénaire malingre et dépressive, maniaque, mauvaise mère de plus qui a traitait sa propre fille comme un boulet, élevant les enfants d’autres familles, plus riches, plus occupées, plus bourgeoises, encore moins aimantes. Elle est, quand elle rencontre Myriam et Paul, seule et criblée de dettes. Mais ils ne s’en soucient guère. La première scène du livre est glaçante et rien n’est épargné au lecteur : avant même de s’attacher aux enfants de Myriam et Paul Massé, il les voit mourants, victimes d’atroces violences, baignant dans le sang. La nourrice, elle a raté son suicide.

Les thèmes de l’enfance, de la difficulté à devenir parents, du rôle de la nourrice sont des thèmes périphériques de la littérature française, mais récurrents, présents depuis des siècles, notamment dans le théâtre, de Molière à Musset. Ici, nous sommes plus proche de La Main sur le berceau que d’On ne badine pas avec l’amour. Il s’agit d’un angle particulièrement pertinent pour étudier notre société hiérarchisée, pressée, matérialiste. La nourrice est celle qui prend le temps pour que les enfants aient encore un peu de droit à l’enfance, celle qui entend les secrets de famille et les garde discrètement. Pourquoi l’auteur n’y a trouvé qu’une collection de détails lugubres ? Est-ce une dénonciation trop subtile, trop acharnée, de nos modes de vie désincarnés, où même l’amour maternel n’a plus de place ? Si oui, la dénonciation avait-elle besoin de cette accumulation de malheurs : le mère est complexée par ses origines sociales sans se l’avouer, a un besoin dévorant de poursuivre une carrière qui la rend aveugle, le père ne fait pas de sentiments, se méfie de tout le monde, et la nourrice a été maltraitée par son mari, vit dans un appartement sale sans que personne ne s’en préoccupe, et frôle désormais la folie, tentée par l’autodestruction…

Le roman est bien écrit, composé comme il se doit en 2016 – ni trop long ni trop court, cyniquement ironique comme son titre, pessimiste et sans pitié. Mais les motifs ayant poussé l’auteur à l’écrire restent, même à la fin, sibyllins…

Ce roman à remporté le Prix Goncourt 2016

Leïla Slimani, Chanson Douce, Gallimard, 18 euros

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Melissa Chemam

One thought on “Chanson douce : ou la berceuse sans pitié de Leïla Slimani”

Commentaire(s)

  • Ada

    Je viens de finir le roman « Chanson douce » et je trouve votre résumé très réducteur. L’avez-vous vraiment lu ? Les débuts d’avocate de Myriam sont décrits en détail, l’évolution de sa carrière également (elle devient l’associée de son ancien camarade d’études, Pascal qui l’a embauchée) ainsi que ses plaidoiries, en particulier dans la dernière partie du roman (p. 174 et suivantes) où l’auteur nous décrit l’affaire et l’accusé défendu par Myriam. De même, la carrière de son mari musicien connaît une évolution favorable, il réalise le disque d’un chanteur connu.
    C’est amplement suffisant pour dessiner la psychologie de ces deux personnages et leur environnement socio-culturel. « Chanson douce » n’est pas une chronique judiciaire ni un documentaire sur la carrière de musicien. Juste une tranche de notre époque, à Paris, décortiquée très précisément, fractures sociales et pêle-mêle de non-dits et de malentendus. Le personnage central, c’est Louise, et le roman décrit sa lente dégringolade, et l’évolution de sa « mélancolie délirante » qui la mènera à commettre l’irréparable, à travers les retours sur son passé et les témoignages de ses anciens employeurs et des autres nounous du quartier.
    Comme une mécanique implacable, que les parents pressentent tour à tour, et ce dès le début, au fil d’évènements d’abord insignifiants puis de plus en plus inquiétants (l’épisode de la carcasse de poulet), mais sans jamais avoir le courage de prendre la décision qui les aurait sauvés.

    mai 18, 2017 at 2 h 50 min

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