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Chamanisme : « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt »

Chamanisme : « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt »

14 septembre 2019 | PAR Mikaël Faujour

Le musée d’Histoire de Nantes accueille, jusqu’au début de l’année 2020, au sein du château des Ducs de Bretagne, une exposition consacrée au chamanisme amazonien. Alors que le Brésil vient d’élire un président d’extrême droite nostalgique de la dictature et hostile aux Indigènes et alors que l’Amazonie brûle, cette exposition fait d’autant plus fortement écho à l’actualité.

Présentée en 2016 au musée d’ethnographie de Genève (MEG), puis à Montréal, où elle a attiré quelque 216 000 visiteurs, l’exposition « Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt » s’installe au musée d’Histoire de Nantes, dans le château des Ducs de Bretagne.

La directrice scientifique, Krystel Gualdé, attachée à l’idée de « décoloniser la pensée », affirmait en préambule de la visite de presse, à la fin du mois de juin : « Nous ne sommes pas devant « l’homme naturel » ». Et tout l’intérêt de l’exposition est en effet de présenter une culture et un imaginaire richement élaborés, loin du préjugé de sociétés « sauvages » ou « archaïques » qui, loin de s’être éteint, est présent dans l’imaginaire raciste de l’oligarchie brésilienne qui, à la faveur d’un coup d’État juridique, a porté l’un des siens, Jair Bolsonaro, au pouvoir. Ce que confirme Mme Gualdé : « Si l’exposition a été conçue bien avant, puisque présentée pour la première fois à Genève en 2016, il s’agit d’une exposition d’autant plus utile que l’actualité nous a rattrapés… et même dépassés. » Et de rappeler les propos du président brésilien : « Il n’y aura pas un mètre carré, un centimètre carré, un millimètre carré de plus pour des réserves indigènes. »

Le parcours de l’exposition fait pénétrer au cœur de ce qui autrefois apparaissait dans les cartes comme Terra Nullius. Et, plus encore que dans un territoire, elle introduit à une pensée, un univers anthropologique radicalement étranger aux repères européens. « Le chamanisme, c’est à la fois une religion, une philosophie, une manière de se penser dans le monde. Il est commun à tous les indigènes d’Amazonie, mais aussi, plus loin, aux Caraïbes et aux Andes. Selon le chamanisme, tous les êtres qui peuplent le monde – humains, mammifères, oiseaux – et certaines éléments du paysage – montagnes, rivières, ciel, nuages – sont des êtres animés, ontologiquement égaux, intérieurement semblables mais extérieurement différents et ne parlent pas la même langue », explique Boris Wastiau, directeur du MEG et concepteur de l’exposition.

Toute la difficulté tient à ce qu’il s’agit de rendre compte d’une pensée, abstraite, métaphysique, à travers une collection, belle et riche d’ailleurs, d’objets matériels, de la vie quotidienne et des rituels chamaniques d’une quinzaine de peuples (Yanomami, Kayapò, Wayana…). Soient autant d’indices de ce qui, par essence, est intangible : « Le chamane est un être qui a des pouvoirs particuliers qui lui permettent, notamment à travers l’utilisation de psychotropes, de quitter son corps, prendre d’autres apparences et comprendre le langage d’autres espèces. Il devient le « diplomate » entre les espèces, le médiateur, le responsable de l’équilibre du monde », complète M. Wastiau.

Une telle exposition nécessite évidemment un effort particulier de médiation, afin d’approcher, par-delà l’appréciation esthétique de premier degré de la remarquable diversité d’objets (350 en tout, couronnes de plumes, instruments de musique, parures diverses…), la complexité des significations et des us. Là réside l’effort étrange et cependant louable d’une culture muséale – occidentale – à vouloir saisir par des moyens matériels une altérité qui ne se trouve ni ne s’exprime vraiment dans les indices matériels. En fin de compte, n’est-ce pas dans l’inaccomplissement de cette promesse que s’assigne toute exposition ethnologique, nécessairement condamnée à ce même « échec », que réside une leçon profonde d’acceptation de ce que l’autre ne peut être saisi par un esprit .

Pour ce qui plus spécifiquement l’exposition nantaise, sa richesse vient de ce qu’elle a un intérêt au moins double : 1° elle témoigne d’une autre pensée de la nature et du vivant, donc de l’écologie, en parfaite contradiction avec le capitalisme – à commencer par celui des élites oligarchiques semi-mafieuses tenant l’État brésilien – et le libéralisme occidentaux, qui pensent l’homme comme être rationnel, égoïste et intéressé et conçoivent la nature comme ensemble de « ressources » inertes à exploiter (ce en quoi, du reste, ces deux systèmes n’ont pas le monopole) ; 2° partant, son intérêt est anthropologique, qui permet d’approcher un tout autre imaginaire social – une autre ontologie et une autre cosmogonie. Ce qu’illustre, par exemple, la chasse où, précise M. Wastiau, « on tue un animal dont l’âme est partie se réincarner : on ne tue pas l’être. Le perspectivisme caractérise le chamanisme amazonien, défini par une capacité à se mettre dans la place d’autrui, à se projeter dans la situation des animaux… » ; 3° elle renvoie à leur réalité de fallace toutes les billevesées arbitraires de théoriciens peu conséquents attibuant à Jackson Pollock ou Joseph Beuys le qualificatif de « chamanes », dans des sociétés libérales et individualistes où personne ne les considère comme tels et dont leurs gesticulations ne sont fondées dans aucune initiation, aucune transmission ni tradition (au contraire), ni aucune cosmogonie collective.

De tels détournements relevaient du « primitivisme », revers de la pensée coloniale en tant qu’il consistait non plus à dévaloriser et déshumaniser, mais à surinvestir l’autre et attribuer une aura et des significations falsifiés. Ce « primitivisme » artistique, qui a constitué au tournant des XIXe et XXe siècles un moment nécessaire de la pensée occidentale et une réelle audace dans un contexte raciste, traduisait autant le malaise dans la civilisation qu’une altérité curieuse et fraternelle, œuvrant à faire naître du nouveau, par le biais d’appropriations formelles. C’est ce regard « primitiviste » qui serait la grande erreur du « regardeur » qui visitera cette très belle exposition, s’il devait conduire au simplisme dénonçant dans « l’Occident » un mal matriciel, accordant à d’autres peuples et civilisations le droit de produire des significations éloignées de celles d’Occident, pour mieux agonir un Occident essentialisé. Un abîme conceptuel où semble se précipiter une partie des « élites » culturelles et institutionnelles d’une « gauche » libéralo-compatible et moins soucieuse de lutte des classes et de délocalisations que de la couleur de peau, du genre ou des fadaises butlériennes du right to appear.

Musée d’Histoire de Nantes, jusqu’au 19 janvier 2020.

Infos pratiques

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Mikaël Faujour

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