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« Cabinets de curiosités » au Fonds Hélène & Édouard Leclerc

« Cabinets de curiosités » au Fonds Hélène & Édouard Leclerc

14 septembre 2019 | PAR Mikaël Faujour

La nouvelle du thème de l’exposition estivale du Fonds Hélène & Édouard Leclerc – « Cabinets de curiosités » – avait de quoi laisser perplexe. À tort : le résultat est une exposition merveilleuse.

Plus habitué à l’art moderne (Picasso, Miró, Chagall, Henry Moore, Hans Hartung et l’abstraction lyrique, Joan Mitchell & Jean-Marc Riopelle) qu’à des expositions thématiques de ce type, le centre d’art de Landerneau fait un pas de côté. Mêlant l’approche pédagogique, le ludisme et la séduction esthétique, l’exposition cherche tout à la fois à rendre compte de ce que fut, à son émergence à la Renaissance, le cabinet de curiosités, et à en prolonger l’esprit en l’actualisant.

Que fut le cabinet de curiosités ? À la Renaissance, les découvertes des navigateurs et explorateurs, l’élan scientifique avide de saisir et catégoriser la diversité du monde matériel, conduisent des esprits humanistes à collectionner étrangetés et beautés du monde naturel, dites naturalia (minéraux, squelettes animaux exotiques, coquillages, coraux…) et créations humaines, dites artificialia (pièces d’artisanat d’art et œuvres d’art). Ancêtres des collections privées, tout comme des musées de l’époque contemporaine, la valeur de ces cabinets de curiosités était double, à la fois esthétique et relevant d’un esprit rationnel curieux du monde matériel, autrement dit entre art et science – deux modalités de la connaissance du monde, en somme, non disjointes.

Cette approche s’est dissipée avec le temps et a fini par disparaître, à mesure, explique Laurent Le Bon, l’un des deux commissaires de l’exposition (l’autre étant Patrick Mauriès), qu’ « on a redéfini le champ des savoirs et qu’on a séparé l’art et la science ». Si l’exposition s’ouvre par une peinture en trompe-l’œil de l’inconnu Domenico Remps, empruntée au musée des Offices de Florence, pour rappeler la naissance historique, la suite de l’exposition, sans parcours imposé, offre d’évoluer dans une atmosphère cherchant à en retrouver l’élan d’émerveillement. Le parti-pris est celui de l’étrange, de la beauté, de l’intriguant, non pas de la rationalité construite, catégorisante ; en ceci, l’exposition renoue avec l’esprit des collections surréalistes, bric-à-brac de beautés étranges et d’exotisme, qui avait remis le cabinet de curiosités au goût du jour – réponse de l’onirisme et de l’étonnement poétique devant la beauté du monde, à une époque dominée par la « science économique » et le positivisme.

De sorte que, les dix-sept espaces – qui sont aussi « dix-sept regardeurs », comme l’explique Laurent Le Bon, rappelant le précepte de Marcel Duchamp selon qui « c’est le regardeur qui fait l’oeuvre » – offrent d’évoluer aussi bien parmi les collections d’objets insolites et d’animaux empaillés d’un Miquel Barceló, les chimères taxidermiques d’Antoine de Galbert, les collections de ferroneries du musée des Arts du fer de Rouen, les merveilles du Muséum national d’histoire naturelle (avec notamment une vitrine malicieuse renfermant une sélection de minéraux dont sont faits les appareils technologiques courants, cause de guerres et de crimes…), ou encore la belle collection de sabliers de l’omniprésent Jacques Attali… L’exposition, explique encore Laurent Le Bon, qui s’est inspiré de la mise en scène qu’il avait réalisée pour l’exposition « Dada » au Centre Pompidou en 2005 (foisonnement d’œuvres, divers espaces et aucun ordre de découverte imposé), « peut se visiter en une heure… ou en une journée ».

On pourrait dire combien ce décloisonnement rencontre, de façon générale, l’esprit du temps, l’indifférenciation, l’abolition de la distinction du haut et du bas, de l’humain et du non-humain, la prédominance de l’abord sensuel du monde – en somme, cette « modernité liquide » décrite par Zygmunt Bauman ou « l’hypermodernité » de Gilles Lipovetsky. C’est peut-être vrai, mais ce n’est pas que cela, et surtout pas d’abord ça.

Avec quelque 1500 œuvres et objets, présentés délibérément avec très peu de cartels – comme pour affirmer la primauté de l’émerveillement esthétique –, mis en valeur par une scénographie parfaite de Jasmin Oezcebi et un excellent travail des éclairagistes, le parti-pris de la beauté est gagné.

Et c’est encore sans entrer trop avant dans les détails d’une richesse sémantique qui multiplie les lectures possibles : jeux de références à l’histoire de l’art (l’introduction à la façon d’un ready made d’un « morceau » de l’appartement du commissaire d’expo et collectionneur Patrick Mauriès ; mise en abyme du commissaire d’exposition par l’exploration du rôle précurseur du propriétaire de cabinet de curiosités…) ; un microcosme surabondant d’objets, d’œuvres et d’artefacts à l’image du monde comme macrocosme dont on ne saurait jamais faire le tour – donnant à penser les limites de la soif de connaissance qui rencontrent les limites de l’existence humaine tout court – d’où cette mise en scène du temps et de la finitude à travers les sabliers de la collection de Jacques Attali, intelligemment apposés du plus grand au plus petit, évocation de ce que le temps paraît toujours plus court à mesure que l’homme avance dans l’âge.

Le décès de l’aimable Hélène Leclerc, mère de Michel-Édouad Lerclerc, qui était toujours présente lors de l’inauguration des expositions, survenu alors que celle-ci venait de commencer, donne un surcroît de sens à l’exposition, qui commence – ou de préférence, s’achève – dans la chapelle du Couvent des Jacobins, où la collection d’œuvres sacrées de la défunte évoque, au-delà du temps humain et de la finitude exploré dans l’expo, la Vie éternelle et le sacré.
visuel : affiche de l’exposition 

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Mikaël Faujour

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