Architecture

Une journée dans l’utopie du Familistère de Guise

Une journée dans l’utopie du Familistère de Guise

14 octobre 2016 | PAR Maïlys Celeux-Lanval

À Guise, dans le nord de la France, là où le pays se vallonne et se teinte du jaune lumineux des champs de colza, là où les villages se résument à quelques maisons de briques rouges sagement alignées au bord d’une grand rue, la tristesse mêlée d’ennui des paysages se rompt soudainement face au Familistère. Ce gigantesque projet utopique, que l’on aperçoit au détour d’une route, est la plus grande et la plus ambitieuse cité sociale de l’histoire du monde industriel : construit par Jean-Baptiste André Godin entre 1859 et 1884, le Familistère est une expérimentation utopique qui a accueilli jusqu’à 2000 habitants. Cet immense complexe en briques, parfaitement rénové et aménagé, détonne sous le ciel gris : nous l’avons visité à l’occasion de l’exposition de l’artiste contemporain Francis Cape et vous racontons ci-dessous la petite explosion de joie que l’on ressent à l’intérieur d’un tel projet.

Monument classé, intouchable, muséal : voilà ce qu’est aujourd’hui le Familistère, architecture organisée en trois étages autour d’une cour couverte où chaque couple a le même appartement, un deux-pièces traversant. À l’endroit où courraient les enfants d’ouvriers sont aujourd’hui groupés les scolaires de la région. Là où les amies s’interpellaient d’étage à étage s’entendent aujourd’hui les bas murmures des touristes de passage, appareil photo au cou et curiosité en éveil. Chacun lève les yeux vers l’impressionnante verrière qui inonde de lumière la structure, signe de l’hygiénisme de son créateur : Jean-Baptiste André Godin mettait un point d’honneur à ce que la lumière et l’air circulent au mieux dans son Familistère.

C’est cela que l’on découvre lors de la visite du Familistère : l’hygiène est le premier luxe à offrir aux ouvriers. De l’air, de la lumière, de l’eau (visitez l’ancienne piscine et vous sentirez l’ancienne odeur du bien-être de l’eau chauffée), tout est pensé pour que chacun ait droit à la même portion de vie. Les appartements du rez-de-chaussée bénéficient de plafonds hauts certes, mais c’est pour avoir plus de lumière, tandis que les appartements des étages supérieurs laissent entrer le soleil avec des fenêtres plus petites, mais plus efficaces.

Dans les appartements (dont certains sont encore occupés !), on découvre des vestiges troublants, un berceau, une armoire, un lit. On imagine la vie simple et confortable des ouvriers de Godin, dont il avait également pris soin de ménager le paysage visuel en érigeant son Familistère en contrebas de l’usine, pour que les travailleurs ne soient pas constamment confrontés à la vue de leur lieu de travail. Certaines pièces sont occupées par des dispositifs interactifs ou expositions : dans l’une des plus marquantes, on découvre les plus grands projets architecturaux et utopiques de cette planète. Dans le hall, on découvrait également cet été le projet éphémère de l’artiste Francis Cape, sculpteur de Bancs Utopiques : hauts ou bas, longs ou courts, ses bancs reprenaient le modèle d’assises communes rencontrées dans des communautés utopiques. Cette exposition temporaire est à l’image de ce que l’on peut trouver dans les parties muséales du Familistère, entièrement dédiées à l’explication multimédia des utopies du monde. Aussi, autour du bâtiment d’habitation se visitent, nous l’avons dit, l’ancienne piscine, mais également le théâtre, toujours occupé aujourd’hui et accueillant une prestigieuse programmation musicale et théâtrale, moins pour les rares habitants du Familistère que pour les gens des villes et villages alentours. On ne pourra toutefois que passer devant l’école communale construite par Godin et toujours active aujourd’hui (130 élèves au compteur).

Ainsi, le Familistère conserve sa fonction de phare dans la nuit du Nord ; la lumière, la culture et l’éducation y sont reines, et c’est avec le cœur empli d’espoir que l’on quitte Guise. Repartis comme nous sommes venus, par une petite route solitaire, c’est avec le souvenir troublant d’un possible que nous rentrons à Paris, fourmilière cruelle.

Informations pratiques :
Familistère de Guise
Ouvert toute l’année, de 10h à 18h
Tarifs : 9 euros (tarif plein), 6 euros (tarif réduit)

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Maïlys Celeux-Lanval

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