Arts

André Kertész, « Journal intime »

28 septembre 2010 | PAR Marie Lesbats

Du 28 septembre 2010 au 6 février 2011, la galerie nationale du Jeu de Paume propose une grande exposition consacrée au photographe André Kertész (1894-1985). Couvrant la quasi-totalité du XXe siècle, l’artiste a partagé sa vie entre trois cultures très différentes, produisant un corpus riche, d’une rare sensibilité et toujours personnel.

La rétrospective André Kertész, conçue par les commissaires Michel Frizot et Annie-Laure Wanaverbecq, a pour objet de balayer l’œuvre du photographe en long, en large et en travers. Optant pour la présentation de prime abord chronologique, avec trois périodes – Hongrie 1894-1925, Paris 1925-1936 et New-York 1936-1985 –, l’exposition enserre néanmoins des lignes qui permettent d’approfondir les thématiques abordées par l’artiste tout au long de sa vie. Au terme de la présentation, il se pourrait même que le visiteur ait la sensation d’être devenu l’ami, voire le confident, d’André Kertész…
Car la force de cet événement est là : nous faire « connaître » le photographe, nous impliquer dans sa vie, presque au jour le jour, et nous faire tourner les pages de son journal intime.

La première partie consacrée à la Hongrie traite évidemment des jeunes années du photographe, né au crépuscule du XIXème siècle. Il a gardé  dans ses photographies la « mémoire vivante » de son pays, a gravé dans le négatif son environnement, ses proches, les animaux, bref, la vie à la campagne. Les tirages contacts, de très petite taille puisque réalisés directement « d’après contact » avec le négatif – si votre vue en souffre, des loupes sont à disposition –, exploitent chaque instant du quotidien. Cette paysanne avec ses oies, assise sur un banc, n’est pas si éloignée des clichés de soldats que l’artiste effectue quelques années plus tard lorsqu’il part à la guerre en 1914, enrôlé dans l’armée austro-hongroise. Kertész s’intéresse aux gens, simplement, quels qu’ils soient. Dès les premières années, André Kertész – Andor Kertész, de son vrai nom – affectionne l’autoportrait. Ce thème de l’artiste par lui-même est l’un des leitmotiv de l’exposition.
Vite, il se distingue des techniques photographiques en place à l’époque comme le pictorialisme, proposant sa propre vision artistique. Le commissaire Michel Frizot le dit, André Kertész n’a pas de méthode précise, mais son approche reste sensible, « vaste et efficace ». L’un de ses sujets favoris est alors son frère cadet Jenö, qu’il fait poser dans de multiples rôles, satyre et nageur, silhouette et danseur. Le Nageur sous l’eau, pris en 1917 est l’une des œuvres emblématiques de Kertész, qui annonce un goût pour l’étrange et les fameuses distorsions des années 1930.

Lorsqu’il arrive à Paris en 1925, le photographe fréquente le cercle d’émigrés, où se réunissent de nombreux artistes. C’est dans ce milieu du quartier Montparnasse qu’il fait la connaissance de Man Ray, Lajos Tihanyi, Fernand Léger, André Zadkine, Piet Mondrian ou de la belle Magda Förstner – sa célèbre Satiric Dancer de 1926. Ses photographies de coins d’ateliers, ou véritables « portraits en absence » illustrent son rapport à l’essentiel : un objet peut être la représentation symbolique, l’incarnation matérielle d’un individu. Ainsi, l’économie de formes des célèbres Lunettes et pipe de Mondrian et surtout la simplissime mais géniale Fourchette de 1928 vont définitivement inscrire Kertész dans le cercle avant-gardiste et surréaliste, même s’il n’y prétend pas.

En réalité, André Kertész est de ces artistes plein d’humilité, de ceux qui se disent éternels amateurs. Son œuvre n’a ni règle, ni doctrine. « J’interprète ce que je ressens à un moment donné. Pas ce que je vois, mais ce que je ressens. »
Emotif et sentimental, le photographe se laisse happer par les rues et le spectacle qui s’y joue. Trottoirs humides et silhouettes passantes, néons nocturnes et ombres emmêlées, et toujours ces forts contrastes de noirs et blancs bâtissent son vocabulaire photographique.

Si Kertész n’a pas de méthode, il n’a pas non plus de style défini. Il prend les choses comme elles arrivent, saisit chaque opportunité dans le contexte qu’elle offre. Et toujours, le résultat est juste, pertinent. Les vitrines de boutiques qui présentent les jouets de bois et les mannequins de tissus – Arrangement de vitrine, 1925 – puis les petites gens des rues révèlent dans les années 1920 un désir de marcher sur les pas d’Eugène Atget. Elles attisent aussi l’intérêt des journaux populaires. Ainsi, Kertész devient l’un des initiateurs du photo-journalisme. Grâce au magazine VU qui l’installe, aux côtés des non moins jeunes et indépendants Krull et Lotar, il a bientôt pour mission de concevoir des documentaires photographiques pour illustrer des thèmes commandés par la rédaction et destinés à être publiés. Cette formule « reportage » initiée par Kertész fera date, puisque de grands photographes du XXème siècle auront recours aux mêmes types de travaux pour des projets personnels. Il faut ici citer l’exemple de son benjamin américain Irving Penn (1917-2009), avec sa série des Petits Métiers réalisée dans les années 50 (voir notre article).

Créateur invétéré, Kertész continue en parallèle sa quête photographique et reste fasciné par la transformation des formes et la mise en exergue des sinuosités. En 1933, il publie dans le magazine de charme Le Sourire une série de photographies intitulée « Déformations », rebaptisée tardivement « Distorsions » . Ce travail insolite montre des modèles posant nus devant des miroirs déformants et offre des chairs flottantes et déformées qui  sont censées « donner à penser »… Jusqu’à la fin de sa vie, l’artiste chérira ces vues grotesques et alanguies reflétées par les eaux, les miroirs ou les phares d’automobiles.
Ces innovations s’inscrivent pleinement dans ses recherches sur le corps réfléchi, l’ombre reportée ou le graphisme « de coin de rue » ,  vu dans Meudon (1928), dans les chaises de la Fontaine Médicis au jardin du Luxembourg ou de la fenêtre d’un immeuble…

Kertész systématise à New-York ces prises de vue en plongée, qui permettent de voir le monde d’un point de vue global, abandonnant la perspective traditionnelle qui intègre le photographe à l’action. L’œuvre de Kertész a recours au signe, à la trace, au fragment. Ses photographies s’articulent comme des compositions picturales, délimitent lignes et contours, deviennent pages dessinées. Ses vues distanciées ou ses rues peuplées de silhouettes anonymes font écho aux collages picassiens ou au Chopin’s Waterloo, piano éclaté du nouveau réaliste Arman (voir notre article). La barrière devient ligne, l’homme devient objet, le tout devient symbole. « Il lit le monde plus qu’il ne le voit », rétablissant un ordre ultime et personnel, souvent philosophique. Et quand la neige tombe sur Washington Square, tout devient encore plus intelligible …

Le chapitre « Solitudes » marque justement un moment de carrière mélancolique, obsédé par les figures isolées et les formes esseulées, sans cesse photographiées « d’en haut », ou «en haut », puisque Kertész semble désormais vivre sur les toits. Ses cheminées aux géométries figées deviennent compagnes, alors que le Nuage égaré de 1937 évoque l’état d’esprit embrumé de l’artiste.

Une nouvelle impulsion va néanmoins permettre à Kertész de s’affranchir de cette nostalgie. Lors d’un séjour en France, il redécouvre ses anciens négatifs et entreprend dès 1963 de réaliser de nouveaux tirages avec des choix de cadrages délibérément resserrés et donc plus significatifs. Ces nouvelles photographies dépeignent un esprit moderne, assoiffé d’inventions. Toute son œuvre se trouve relue et réinterprétée dans un contexte international qui est à l’heure de la revalorisation de l’art photographique. C’est aussi l’heure de la reconnaissance pour André Kertész. Une exposition au Museum of Modern Art de New-York ainsi que la publication de Sixty Years of Photography élèvent irrévocablement l’artiste au panthéon des grands photographes du XXème siècle.

En octobre 1977, la mort de sa femme Elisabeth lui insuffle de nouvelles expérimentations. Fidèle au noir et blanc toute sa vie, il commence à utiliser le Polaroid qui dévoile des images de petit format, en couleurs et instantané. Kertész continue l’accomplissement de ses vues depuis la fenêtre et perpétue l’usage d’objets engendrant distorsions et reflets, tels sablier, carafe ou boule de cristal. Ses photographies s’intellectualisent dans une harmonie de ciels pastels aux ombres délicates et aux horizons soigneusement découpés. Ses « From my window » célèbrent toute la douceur et la poésie d’un photographe accompli, sûr de lui et pourtant si avide de découvrir le monde « encore et encore », pour reprendre ses mots.

L’extrait de film qui clôt l’exposition tente de nous faire comprendre « comment » l’artiste a photographié : le spectateur le voit se promenant sur les bords de Seine, trépied et appareil en main.
L’homme, un peu voûté, un peu tremblant, attend. Comme par magie, la scène se présente enfin à lui, sommaire. Un pont suspendu au-dessus du fleuve, une joggeuse qui le traverse. Un clic. Pour André Kertész, tout est là.

Images :

Nageur sous l’eau, 1917
Les lunettes et la pipe de Mondrian, 1926
Danseuse burlesque ou Satiric Dancer, 1926
Jardin du Luxembourg, Fontaine Medicis
Ombres

Exposition André Kertész, du 28 septembre 2010 au 6 février 2011
Galerie Nationale du Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde, Paris 8e, M° Concorde
http://www.jeudepaume.org/
Mardi de 12h à 21h
Du mercredi au vendredi de 12h à19h, Samedi et Dimanche de 10h à 19h, Fermeture le lundi
Entrée : 7 €, Tarif réduit : 5 €
Tél. 01 47 03 12 50

Critique, Les amours imaginaires de Xavier Dolan: brillant, corrosif et amer
Picture Me, le journal vérité d’un top model
Marie Lesbats

One thought on “André Kertész, « Journal intime »”

Commentaire(s)

  • luneau bernard

    Bravo Marie .Suite au descriptif très brillant et très précis que tu fais de ce photographe que je ne connaissais pas ,j’ai très ,très envie d’aller me plonger dans cette exposition.Tes analyses sur les expos photos sont de grande qualité en général ,mais pour celle la ,je la trouve complète et plein de sensibilté et d’émotion .
    Je me précipite à mon retour à Paris .
    Bises
    Bernard

    octobre 4, 2010 at 19 h 59 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *