Politique culturelle
Un Alexander Neef étonnement serein après les propos de Stéphane Lissner

Un Alexander Neef étonnement serein après les propos de Stéphane Lissner

15 juin 2020 | PAR Elodie Martinez

Stéphane Lissner faisait savoir il y a quelques jours seulement qu’il ne finirait pas son mandat fin juillet 2021, mais fin 2020. Un départ anticipé qui clarifie sa position plus qu’ambigüe jusque-là puisqu’il avait déjà la tête à Naples, si ce n’est le corps tout entier, n’ayant pas attendu l’ouverture officielle des frontières pour se rendre dans son nouveau théâtre afin d’y présenter la nouvelle saison. Un comportement qui en faisait grincer des dents plus d’un et qui laisse l’image d’un capitaine abandonnant le navire, sans même laisser le temps à son successeur, Alexander Neef, de pouvoir assurer sa venue à temps…

Dans son interview accordée au Monde, le directeur a toutefois expliqué que :

« Fin 2020, il est probable que l’Opéra de Paris n’aura plus de fonds de roulement. L’urgence de la situation économique va exiger des prises de décision drastiques et immédiates, qui auront un impact social important. Elles ne doivent et ne peuvent être prises que par ceux qui auront les rênes de la maison dans le futur, en l’occurrence, mon successeur, Alexander Neef, et son directeur adjoint, Martin Ajdari. C’est pourquoi, à partir de janvier 2021, j’ai choisi de m’effacer afin qu’il n’y ait plus qu’un seul patron à bord ».

En effet, le bilan économique dressé est extrêmement lourd et la crise actuelle s’avère être la pire que l’institution ait eu à traverser depuis sa création : un déficit de 40 millions d’euros et, selon les termes de Stéphane Lissner, une institution « à genoux » après l’annulation de pas moins de 156 représentations depuis sa fermeture le 9 mars dernier. Il ne faut pas oublier que ces annulations viennent après une série noire comportant les attentats du Bataclan, les manifestations contre la loi travail El Khomri ou encore le mouvement des « gilets jaunes ». A cela s’ajoute les problèmes plus internes, avec les nombreuses grèves et le stress du lever de rideau parfois annulé moins d’une heure avant la représentation. Le directeur s’exprimait d’ailleurs à ce sujet :

« J’avais toujours conservé une réelle empathie et une solidarité envers les salariés et les intermittents. Mais ce chantage continuel au lever de rideau, le fait de devoir attendre jusqu’à une demi-heure avant un spectacle pour savoir s’il sera joué ou non, tout cela n’a plus rien à voir avec notre métier. Sans parler du mépris affiché pour les artistes et le public, qui représente quand même 900 000 personnes et 75 millions d’euros de billetterie, soit plus d’un tiers du financement de ce théâtre. Aujourd’hui, il n’y a même plus de spectacles ! »

Un problème finalement résolu avec une rentrée quelque peu subordonnée à la mise en place de travaux jusqu’à la fin de l’année, comme nous l’expliquions dernièrement. La programmation prochaine se voit ainsi déjà amputée et les conditions d’accueil restent encore incertaines. L’avenir est bien trouble, et l’on est loin des conditions idéales pour une prise de fonction ! Ce sont pourtant celles que trouve l’actuel directeur-elect, Alexander Neef, qui a expliqué avoir été prévenu quelques jours seulement avant l’annonce publique de Stéphane Lissner. Un délai trop court pour parvenir à s’organiser, notamment auprès de la Canadian Opera Company de Toronto dont il est encore à la tête et auprès de laquelle il s’est engagé à finir son mandat. Il annonçait d’ailleurs vendredi qu’une prise de fonction anticipée à l’Opéra de Paris était « difficilement envisageable », d’autant qu’il souhaite « traiter son employeur actuel avec le respect qu’il lui doit » selon les termes lors d’une interview accordée ce matin à France Musique. Il avait laissé entendre plus tôt qu’il est délicat de quitter une maison durant une période de défis extraordinaires pour l’industrie du spectacle vivant.

Alexander Neef a toutefois déjà annoncé, en accord avec les missions affichées dans le communiqué du Ministère de la Culture, souhaiter tout d’abord effectuer un bilan ou un « constat sur la situation de l’établissement au terme d’une année de crise inédite » afin de pouvoir ensuite mieux panser les plaies, parfois béantes, de l’Opéra de Paris, tout en maintenant son rayonnement international. Son point de vue se veut rassurant là-dessus : selon lui, « on ne peut faire souffrir le côté artistique pour sauver une maison, puisque c’est la face qui nous projette vers l’avenir ». Le compromis ne s’annonce donc pas du côté de la qualité, ni même de la quantité car il souhaite préserver ce qu’il reste actuellement de la saison 2020-2021 qui a déjà subi une sérieuse cure d’amincissement. Quant à la Tétralogie très attendue qui a dû être annulée, il annonce être actuellement en discussion avec le metteur en scène Calixto Bieito afin de pouvoir la reprogrammer dans les saisons futures.

Autre projet évoqué, celui de la formation d’une troupe qui n’est pas « seulement un investissement de l’Opéra envers les chanteurs », mais aussi «  un engagement des artistes envers l’opéra ». Bien qu’il soit naturellement trop tôt pour pouvoir pleinement se prononcer, Alexander Neef s’annonce serein face à cette prise de fonction anticipée, travaillant déjà depuis un an avec Stéphane Lissner et estimant qu’en dialoguant, une solution finira bien par être trouvée. Il ne se fait toutefois pas d’illusion sur la tâche titanesque qui l’attend, et sait que « cela va nécessiter un investissement très important, tant en effort et en collaboration qu’en écoute, afin de résoudre les problèmes qui sont sortis de ces crises ces derniers mois ».

visuel © laetitia larralde

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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