Politique culturelle
Moissac, ville des Justes remémorée

Moissac, ville des Justes remémorée

30 avril 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 

 

Les 27 et 28 avril 2013, la ville de Moissac revivait une page courageuse et glorieuse de son passé. Dans cette petite ville du Tarn et Garonne, pendant la Seconde Guerre mondiale, 500 enfants juifs ont été cachés. Organisés par le couple de juifs d’origine hongroise Chatta et Bouli Simon, ces enfants ont survécu grâce à l’aide et au silence précieux de tous les habitants de la ville. Un bel acte de courage, longtemps resté dans l’oubli et que les moissagais se sont rappelés avec fierté ce week-end à travers un programme organisé par le fils de Bouli et Chatta , Jean Claude Simon et qui comprenait : un colloque, une pièce de théâtre, une conférence de Boris Cyrulnik et surtout, l’inauguration, dimanche 28 avril de « L’esplanade Des Justes Parmi Les Nations », au pied du moulin qui a servi de maison d’enfants juifs de 1945 à 1953. Deux journées fortes en émotions où les enfants cachés sont revenus exprimer leur reconnaissance aux Moissagais et qui redonnent à Moissac sa juste place de ville protectrice des Juifs, à l’égal de l’exemple très connu du Le Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire).

Alors que les anciens enfants cachés à Moissac ou rapatriés à la maison d’enfants juste après la guerre affluaient souvent accompagnés de leurs propres enfants et petits-enfants, le colloque de la journée du 27 avril a été l’occasion de rappeler l’histoire trop oubliée de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale. Celle d’une famille juive-hongroise formée par Chatta Simon, son mari Bouli, son frère et sa belle-soeur, Sigismond et Berthe Hirsch, ainsi que sa sœur Bögy Hirsch, tous membres pionniers du mouvement des éclaireurs israélites et venus installer avec l’aval de Vichy une maison d’enfants à Moissac, en zone libre, dès le début de la guerre. Si l’arrestation et la déportation comme résistants de Sigismond et Berthe Hirsch, en 1943 pousse Chatta à disperser les enfants dans les fermes alentours, il n’en demeure pas moins que si pas un des 500 enfants juifs recueillis n’a été déporté, c’est bien grâce à la complicité de toute la ville de Moissac.

La vie quotidienne dans la maison d’enfants a été évoquée, notamment par le Dr Catherine Lewertowski qui a écrit un livre sur Les enfants de Moissac (Flammarion/ Champs). Et par une exposition de photos récupérées parmi les anciens montrant la vie allant son train, malgré la guerre… Et à la veille de l’inauguration de l’esplanade des Justes, l’historien Patrick Cabanel a expliqué ce concept complexe avant d’établir une sociologie de ces hommes et ces femmes  qui ont été reconnus comme « Justes parmi les nations », plus haut titre honorifique en Israël attribué par l’Institut Yad Vashem, chargé de la mémoire de la Shoah. Le titre de Juste est attribué aux non-juifs qui ont  sauvé une ou plusieurs vies juives pendant la Guerre, au péril de leur vie. Il y a aujourd’hui environ 3720 Justes reconnus en France, mais le titre ne peut être donné que s’il est demandé par les familles sauvées et que si plusieurs témoignages peuvent êtres réunis. Si cette distinction existe depuis longtemps, elle connaît vraiment un grand succès depuis la grande cérémonie organisée en 2005 par jacques Chirac au Panthéon pour rendre hommage à ces Français qui n’ont pas suivi l’antisémitisme d’État de la France de Vichy. Si bien qu’à Moissac où des dizaines de justes sont avérés, seuls quatre d’entre eux ont le titre officiel : Henriette Ducom, Alice Pelous, Jean Gaynard et Manuel Darrac.

La soirée s’est terminée par une pièce de théâtre, « J’ai De La Chance » de Laurence Masliah, qui sera également représentée au théâtre du Lucernaire à Paris à la rentrée 2013 et par un dîner d' »Anciens » venus de tous les pays du monde, sur le lieu même de la maison d’enfants, le moulin ayant été transformé en hôtel…

Dimanche 28 avril, à 9 heures du matin, les anciens enfants de Moissac et les moissagais d’aujourd’hui n’ont pas tous pu rentrer à la conférence du psychiatre Boris Cyrulnik, tant la foule était nombreuse (photo ci-dessus). Présent tout au long des deux jours, le théoricien de la « résilience » et auteurs de nombreux ouvrages sur le traumatisme des enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale a donné un bel échantillon de la clarté et de l’humanité qui le caractérisent. Enfin, après une cérémonie officielle et républicaine pour honorer les morts, auprès du monument aux morts de Moissac, l’inauguration officielle de l’esplanade des Justes a eu lieu, avec le dévoilement de deux plaques, aux pieds du moulin et à deux pas de la plaque rendant déjà hommage au couple Simon pour son action de sauvetage à Moissac pendant la guerre. La Juste de la ville voisine de Pradines, Hélène Etcheverry-Cubaynes, 93 ans, était venue pour assister à la cérémonie (ci-dessus en entretien avec un jeune éclaireur israélite). Sous un soleil timide, mais présent, l’esplanade était noire de monde pour entendre Jean-Paul Nunzi (photo ci-dessus), le maire de Moissac, rappeler aux Moissagais qu’ils pouvaient être fiers de leur silence, Jean-Raphaël Hirsch, le président du Comité Français pour Yad Vashem et également ancien enfant de Moissac (photo ci-dessus) a rappelé la mission de son institution et remercié avec énergie et émotion les Justes de Moissac et enjoint les générations futures à prendre exemple sur eux. L’ancien ambassadeur d’Israël Yoel Sher a parlé a lu un beau discours du Président de Yad Vashem. Le président du conseil général, Jean-Michel Bayle, le sénateur de Paris David Assouline et la ministre de l’artisanat, du commerce et du tourisme Sylvia Pinel ont également rappelé combien les Justes avaient sauvegardé les valeurs de la République à un moment noir de l’Histoire de France. Plusieurs chorales locales ont entonné des chants que les Anciens de Moissac ont fredonné avec eux, et les Éclaireurs Israélites de la Région ont lu un poème. Les deux plaques ont ensuite été dévoilées sous les applaudissements avant que ne soit ouvert le vin d’honneur.

Dans l’après-midi, il a fallu doubler la projection du film de l' »ancien » Nicolas Ribowsky : J’avais oublié, afin de permettre à tous ceux qui le souhaitaient de le voir.

A l’issue de ces deux jours riches en émotions, en retrouvailles, où les plus jeunes moissagais ont découvert une partie souvent occultée et magnifique de leur histoire, Moissac semble bien ne plus être « La ville des justes oubliés » mais bien celle des Justes justement célébrés.

Pour tout savoir sur la ville de Moissace et revivre les événements de ce week-end rendez-vous sur le site « Moissac, Ville de Justes oubliés« .

Visuels (c) : Yael Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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