Politique culturelle
Le mépris, ou comment la Salle Pleyel traite ses ‘pauvres’ [Live-Report]

Le mépris, ou comment la Salle Pleyel traite ses ‘pauvres’ [Live-Report]

05 juin 2012 | PAR La Rédaction

Atmosphère de lynchage, invectives, cris,… Sommes-nous dans le Sud des Etats-Unis dans les années 50 ? Au cœur d’une manifestation durement réprimée du printemps érable ?

Non, nous sommes à la Salle Pleyel, ce samedi 2 juin, jour de la mise en vente, aux guichets, des places « de catégorie 5 », les places à 10 €, les places, et les gens qui les achètent, qui sont mis à part.

En effet, toutes les places et tous les abonnements de la saison 2012-2013 ont été mis en vente depuis plusieurs semaines, sauf les places de catégorie 5. Pourquoi ? Pour ajuster les quotas de places à 10 € en fonction des ventes préalables des autres catégories ? Pas de réponse.
Toutes les autres places sont vendues aux guichets, sur internet et par téléphone, mais pas les places de catégorie 5, qui ne sont vendues qu’aux guichets. Pourquoi ? De fait, ces places deviennent interdites à ceux qui étudient, travaillent, habitent loin de la Place des Ternes ou ne peuvent prendre un jour de congés uniquement pour acheter les places de la saison d’après.

Ceux qui se retrouvent dans la queue se ressemblent : une moyenne d’âge au-delà de l’âge de départ à la retraite, un nombre de jeunes de moins de 25 ans qui se compte sur les doigts d’une main, et une uniformité de couleur de peau. Comment une personne habitant dans les quartiers populaires pourrait se rendre à Paris à 7h du matin un samedi ? Comment un provincial pourrait monter dans la capitale assez tôt pour avoir une chance d’acheter une place à 10 € ?

Même Parisien il faut se lever tôt pour pouvoir avoir un espoir d’avoir accès à ces places, très tôt même, voire ne pas dormir du tout.
Levés à 7h, à Paris, arrivés à 7h43 devant la salle dont les portes sont censées ouvrir à 11h pour les ventes,nous héritons du numéro 94. Certains sont arrivés la veille, dès 6h du matin. De qui est-ce que nous héritons le numéro 94 ? Qui a décidé que les personnes arrivées la veille de l’ouverture, mais rentrées dormir chez elles depuis, pouvaient bénéficier des privilèges de l’antériorité par rapport à des personnes arrivées plus tôt qu’elles le jour de la vente des places ? Impossible à dire.

Pas la Salle Pleyel en tous cas, dont le seul soin à l’attention des valeureux mélomanes aura été de coller une feuille sur la vitre de la porte principale pour indiquer qu’elle ne portait aucune responsabilité dans la gestion de la queue. Ses « pauvres », la Salle Pleyel les méprise. Pas une barrière, pas un employé, pas un distributeur de tickets,… La Salle Pleyel n’a rien prévu, et elle l’assume. Un groupe est formé autour d’un homme qui distribue des tickets. Une cinquantaine de personnes sont réunies et semblent d’accord pour garder ce système d’établissement des ordres d’accès. Seul, impossible de s’opposer. Il n’y a pas de règle, la loi du plus grand nombre, injuste, s’impose.

Dès l’ouverture des portes, surprise : alors que l’année dernière, la très longue attente avait fait l’objet de nombreuses critiques de la part de personnes dont certaines avaient attendu plus de 7h pour des places souvent indisponibles à leur arrivée aux guichets, le nombre de guichets est similaire, cinq en tout et pour tout, et le système informatique de réservation toujours le même et toujours aussi lent.

L’atmosphère s’échauffe. Un homme à la chemise blanche passe une heure à un guichet. Il jette un regard furtif à la foule des quelque deux cents personnes. Le bruit circule à la vitesse d’une flamme sur une flaque d’huile : « Il le fait exprès ! », « Il nous nargue ! » « Il est nonchalant, c’est inadmissible ! ». Certains proposent de l’expulser de force, mais la proposition n’aboutit pas à une mise en acte.
En attendant, quelques dizaines de personnes doivent patienter en dehors de la salle, debout, sous le soleil qui frappe. Parmi les quelque rares employés de la Salle Pleyel présents, une jeune femme apporte quatre verres d’eau fraîche, avant de s’en aller. A l’intérieur aussi il fait chaud – il n’y a ni ventilateur ni climatisation – et le fait d’attendre debout, rendu obligatoire par l’absence de chaises, accentue le sentiment de chaleur et la fatigue. Au fur et mesure des minutes et des heures qui passent, l’attente des passionnés de musique confine à la maltraitance.

Quand, à l’arrivée aux guichets, après plus de 8h de queue, debout, dans la chaleur, la guichetière d’une présence absente annonce que la plupart des concerts convoités sont complets, ce n’est pas vraiment une surprise. Comment en aurait-il pu en être autrement ? Les premiers servis sont repartis avec une épaisse liasse de places. Aux dires d’un employé, ils ont pris des places pour tous les concerts, soit parfois deux concerts par jour, ou deux fois le même concert, et plusieurs concerts toutes les semaines de l’année. Comment ne pas voir que cela va alimenter le marché noir, et priver de fait de places à bas prix les personnes qui font la queue pendant des heures pour y avoir accès ? Pourquoi ne pas édicter des règles limitant le nombre de concerts par personne, afin que le plus grand nombre puisse y avoir accès ? A ces questions, pas d’autre réponse qu’une levée des yeux au ciel et des dénégations de la tête : la Salle Pleyel « ne peut rien faire ».

La Mairie de Paris et le Ministère de la Culture, financeurs de la Salle Pleyel, se doivent d’offrir à tous un réel accès à la culture, y compris à celle diffusée à la Salle Pleyel. L’ouverture au plus grand nombre fait partie des missions de service public qu’ils se doivent d’honorer.

Aujourd’hui, les « places à 10 € » jouent d’un effet d’affichage, sans effets réels sauf pour une poignée de privilégiés.

Il est temps que la Salle Pleyel traite ses « pauvres » par autre chose que ce par quoi elle les a traités depuis trop longtemps : le mépris.

Bertrand Cousin

 

Visuel :Salle © Pierre-Emmanuel Rastoin
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La Rédaction

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