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Un vent de révolte se lève au MAC VAL

Un vent de révolte se lève au MAC VAL

07 mars 2020 | PAR Laetitia Larralde

Pour son quinzième anniversaire, le MAC VAL inaugure un nouvel accrochage de son exposition permanente ainsi qu’une exposition monographique du duo Brognon Rollin. Deux propositions fortes, poétiques et engagées qui partagent un thème commun : la relation de l’humain au temps et à l’espace.

L’avant-dernière version de la réalité

Dans le travail de Brognon Rollin, la question de l’enfermement, tant physique que psychologique, et celle de la perception du temps sont omniprésentes. Que les artistes travaillent dans des centres pénitentiaires, sur des îles ayant servi de prison ou dans l’espace contraint d’une cour d’école de Jérusalem, on distingue l’adaptation du corps à ses limites extérieures imposées. Et parfois, avec l’enfermement physique vient une distorsion de la perception du temps, comme le montre l’horloge de 8m² Loneliness, qui s’arrête quand on pénètre dans l’espace de sa cellule.

Le thème de l’enfermement psychologique se distille dans les œuvres sous différentes formes. Avec les tables de shoot dispersées dans l’exposition, les diverses problématiques liées à l’addiction sont mises en lumière. There’s Somebody Carrying a Cross Down se réfère au mythe de Sisyphe et à la répétition inlassable d’une même action : cet homme, musulman palestinien, redescend la croix portée par les pèlerins chrétiens sur le chemin de croix du Saint-Sépulcre, créant ainsi un cycle de gestes perdant un peu plus de leur sens à chaque nouvelle occurrence.

Mais c’est peut-être Until Then qui condense le mieux les 5-6 ans de travail de Brognon Rollin qui nous sont présentés ici. Une personne en Belgique a demandé à être euthanasiée. Elvin Williams, est un « line sitter » professionnel : il attend à la place des autres, dans un magasin, dans un service administratif, dans un théâtre, peu importe, son temps vous appartient. Ici, il attend que le médecin appelle pour annoncer le décès de son patient, moment auquel il partira, laissant son fauteuil vide. Un homme et son histoire intime au centre de l’œuvre, dont l’éclairage zénithal brouille la perception (on douterait presque qu’Elvin Williams soit un être vivant), le confinement à un fauteuil, l’attente pour une période inconnue de tous, une installation minimale et le message politique destiné à la France : tout est là, dans une poétique troublante.

Le vent se lève

Le titre du nouvel accrochage est une citation de Paul Valéry : Le vent se lève, il faut tenter de vivre. A la fois mise en garde et appel à la révolte, l’exposition permanente remet en question le lien de l’humain à la Terre dans sa forme actuelle. Les nouvelles acquisitions de jeunes artistes sont présentées aux côtés des œuvres d’artistes des générations précédentes, créant ainsi une continuité dans la relation de l’artiste à la Terre nourricière, mère et refuge.

Les Time Capsules de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ou encore l’installation archéologique d’Ali Cherri remettent en perspective la durée de la présence de l’homme par rapport à l’âge de la Terre. Tout ce temps dont nous connaissons si peu qui s’étire jusqu’à ce que l’apparition humaine précipite le rythme de la planète nous fait mesurer la profondeur de l’impact de l’humanité. L’urgence climatique actuelle n’en paraît que plus aberrante.
Comment avons-nous pu à ce point altérer notre connexion à la nature ? Pourquoi vouloir la contrôler au point même de la reconstruire artificiellement, comme le montrent les photos de Nicolas Floc’h, pour créer des paysages où la nature n’est plus ? Faut-il revenir à un rapport à l’échelle humaine, où le corps, le pied qui foule le sol est l’étalon de mesure du temps et de l’espace ? L’œuvre monumentale de Tatiana Trouvé, Desire Lines, recrée le lien de l’humain à son Histoire et à la Terre par la marche.
Dans un hommage à cette jeune génération qui s’est levée pour marcher contre l’immobilité face au changement climatique, Le vent se lève est une invitation à repenser une relation neuve et plus saine, moins destructrice, avec notre environnement.

Espace et lumière

La scénographie soignée est un autre point de recoupement entre les deux expositions. Du côté de Brognon Rollin, on est plongés dans une semi-obscurité, en partie dictée par Le Bracelet de Sophia où un projecteur de poursuite transcrit les déplacements restreints d’une femme placée en liberté sous surveillance électronique. Le cercle lumineux se déplace dans l’espace, venant parfois perturber d’autres œuvres ainsi que la mise en lumière précise de Serge Damon. L’espace se distend et se resserre, nous plonge dans le noir ou s’éclaire brièvement, laissant la sensation d’une certaine épaisseur de l’air autour de nous, une matière respirante et enveloppante.

L’exposition permanente a été quant à elle restructurée par bGc Studio, dont l’une des architectes, Giovanna Comana, a été le bras droit de Jacques Ripault, l’architecte du MAC VAL. L’espace se défait des cloisons qui avaient été ajoutées au fil du temps et se développe en volumes fluides. Ici aussi l’éclairage joue les contrastes et divise la zone d’exposition entre une première partie baignée dans la clarté et une seconde plus obscure, comme un passage de la surface de la Terre à ses entrailles.

Entre l’urgence et l’attente, le temps est mis à rude épreuve dans les nouvelles expositions du MAC VAL. De quoi nous rappeler la nécessité de cesser cette course effrénée d’un capitalisme qui ne mène vers rien et de se souvenir de Candide et de son jardin.

Brognon Rollin, L’avant-dernière version de la réalité
Du 7 mars au 30 août 2020
Le vent se lève
A partir du 7 mars 2020
MAC VAL – Vitry-sur-Seine

Visuels : 1- Laure Prouvost, Relique n°6, 18 April 2016, 2018. Résine, coquilles d’oeufs, végétaux, plastique, cartel, 81 x 107 x 5,4 cm. Collection MAC VAL – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne. Acquis avec la participation du FRAM Île-de-France. © Adagp, Paris 2020. Photo © Jean Picon. / 2- Brognon Rollin, Cosmographia (Île de Tatihou), 2015. Vidéo couleur, son, 15’05’’. Collection particulière, Paris. / 3- Nicolas Floc’h, Structures productives, récifs artificiels, -10m, mer de Seto, Japon, 2019. Tirage pigmentaire noir et blanc, 110 x 137,5 cm. Collection MAC VAL – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne. © Adagp, Paris 2020. / 4- Brognon Rollin, Until Then (Saint-Savinien), 2018. Performance, durée variable. Photo © Origins Studio, Paris. / 5- Tatiana Trouvé, Desire Lines, 2015. Métal, peinture époxy, bois, corde, encre, huile, 350 x 950 x760 cm. © Adagp, Paris 2020. Photo © Aurélien Mole. / 6- Brognon Rollin, I Love You but I’ve Chosen Darkness (Golden Shoot), 2011. Table de consommation de drogues dures en inox, chaînes plaquées en or tissées à la main, dimensions de la table : 135 x 93 x 52 cm. Collection Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean. Photo © Brognon Rollin.

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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