Politique culturelle
La lutte continue au cinéma La Clef

La lutte continue au cinéma La Clef

19 août 2020 | PAR Julia Wahl

Le cinéma La Clef est un lieu emblématique du 5e arrondissement, connu pour sa capacité à mettre en lumière un cinéma peu distribué dans le reste des salles françaises. Ce lieu chéri des cinéphiles est régulièrement menacé de fermeture depuis 2018. Soutenue par la Mairie de Paris et la Mairie du 5e, l’association Home Cinéma, qui le gère actuellement, continue coûte que coûte à le faire vivre en dépit des menaces d’expulsion et des procédures judiciaires.

Petit historique…

La salle de cinéma La Clef ouvre ses portes en 1973, dans un contexte d’ébullition post-68. Elle obtient rapidement le label « Art et essai », mais connaît une première difficulté en 1981, l’amenant à fermer, momentanément, ses portes. Chance, le CE de la Caisse d’Épargne, dirigé par la CGT, reprend le local et s’engage à maintenir l’esprit du lieu. De fait, ce cinéma continue à proposer une programmation audacieuse, tournée vers le cinéma documentaire, le cinéma émergent et le cinéma international. Mais le glas semble définitivement sonner en 2018, quand la CFE-CGC devient majoritaire à ce même CE : elle envisage de revendre les locaux, d’après elle mal utilisés. Les salariés du cinéma, en premier lieu Derek Woolfenden, qui fonde l’association de soutien Home Cinéma, entreprennent une occupation des lieux, avec pour objectif de médiatiser la situation (voir notre article à ce sujet en 2019). Ils sont rejoints par plusieurs collectifs d’artistes, soutenus par la Mairie de Paris et la mairie d’arrondissement, qui interviennent régulièrement auprès de la préfecture de Paris pour éviter leur expulsion.

Une association dans l’expectative

La messe est toutefois loin d’être dite. Joint par téléphone, Vincent Thepaut, secrétaire de l’association Home Cinéma, s’étonne de l’article du Monde du 5 août, qui semblait affirmer que la Ville de Paris allait préempter les lieux, à l’exemple de ce qui a été fait pour le Lavoir moderne parisien : « Quand on voit dans Le Monde que La Clef sera dans la continuité du Lavoir moderne [parisien] ou de la Flèche d’or, on se dit : si ça se trouve, ils ont vraiment envie de le faire [préempter les lieux], mais on entend une chose et l’autre. Dans la presse, on entend une version très simplifiée de ce qu’on nous présente quand on est face à face. » Or, insiste-t-il, le temps presse : « Nous, on est vraiment dans l’urgence, c’est-à-dire avec 70 000 euros d’astreinte et amende [d’ici au procès, à raison de 350 euros par jour et 10 000 euros d’amende et frais de justice]. Le 21 [septembre], on a le procès en appel et, de l’autre côté, la mairie qui prend le temps. »

Sur ce point, Florentin Letissier, maire adjoint écologiste à l’Économie Sociale et Solidaire, se veut rassurant : « On a bien ça [l’échéance] en tête. Le débat budgétaire n’est pas achevé mais, d’ici 15 jours, on aura bien avancé sur tous ces sujets. » (déclaration du 19 août). Il insiste néanmoins sur la nécessité de faire le tour des différentes possibilités : « C’est de l’argent public, on ne va pas non plus prendre des décisions à la va-vite. »

Une lutte des images

Pour conserver l’attention des médias et des pouvoirs publics, l’association Home Cinéma a projeté des films sur le mur du cinéma durant le confinement. Elle continue à proposer, tous les soirs, des projections (en salles) à prix libre et prévoit en septembre de nombreuses rencontres. Une organisation entièrement bénévole, qui prend du temps : « C’est un énorme travail, dit Vincent Thepaut. C’est uniquement des bénévoles, uniquement des prix libres à l’entrée qui permettent l’entretien. C’est une économie ultra-précaire. »

L’association renoue également avec un vieux genre des années 1970, celui du ciné-tract. Ceux accessibles sur le site de l’association pointent beaucoup la responsabilité de la CFE-CGC : « Dans les ciné-tracts, on attaque leur image, parce que, même si c’est un syndicat de cadres, de centre-droit, c’est quand même un syndicat qui défend les travailleurs, qui se veut en ce moment à fond sur l’égalité homme-femme, les inégalités salariales… tout en cherchant à faire une plus-value sur un bâtiment. »

La préemption comme solution ?

La solution la plus évidente semble être celle de la préemption, sur le modèle de ce qu’a connu le Lavoir moderne parisien durant le confinement. Toutefois, une telle procédure n’est pas simple : « Il a fallu attendre les élections, que toutes les énergies convergent, notamment les Verts, qui ont beaucoup poussé, tout le travail de l’équipe interne et qu’un acheteur se manifeste pour que le Lavoir soit préemptable », témoigne Julien Favart, directeur général du Lavoir moderne parisien.

C’est aussi, aux yeux de Florence Berthout, maire divers droite du 5e, la seule solution. Et, pour elle, c’est là que la bât blesse : la Mairie n’aurait pas l’intention de préempter les lieux : « Je ne crois pas en la préemption par la mairie de Paris, parce qu’il faudrait que ce soit, sauf erreur de ma part, la Semaest [Société d’économie mixte de la Ville de Paris] et la Semaest n’a pas les fonds qui le permettent ; ils [la liste de Anne Hidalgo] en ont fait un élément électoral mais ils ne sont pas concernés. »

Une opinion que Florentin Letissier essaie de tempérer : « On n’a pas qu’un seul outil pour permettre à ce cinéma de continuer son activité. La préemption en fait partie mais il n’y a pas d’engagement qui est pris sur telle ou telle solution, ne serait-ce que parce qu’on est encore dans le débat budgétaire. Mais il y a une volonté très claire de Carine Rolland [maire adjointe à la Culture], de moi et de l’ensemble de l’équipe, qui est de dire que ce lieu fait partie des lieux qu’on ne laissera pas tomber et on fera tout pour qu’il puisse continuer, avec le modèle le plus approprié. »

Un modèle coopératif ?

L’autre question posée par cette situation est celle du modèle économique. Le cinéma La Clef propose actuellement des séances à prix libre, dans un modèle autogestionnaire qui explique que l’adjoint de Paris à l’Economie sociale et solidaire se soit emparé du dossier : « Pour la Clef, qui est un cinéma emblématique avec toute une histoire et un mode de gestion déjà original, avec de l’autogestion, des prix libres etc, on ne peut pas, philosophiquement, aller sur des modèles lucratifs classiques. Ce n’est pas leur philosophie de base. »

Un modèle qui correspondrait d’après lui à l’ensemble du secteur culturel : « On part d’un constat assez clair : le tissu de l’ESS souffre [du covid-19 et de ses conséquences] mais a été plus résilient qu’un certain nombre d’acteurs de l’économie classique. Comme, dans l’économie classique, toute la production est tournée vers l’idée de dégager le maximum de profit, quand les profits ne sont plus au rendez-vous, les structures sont très fragilisées. Dans l’ESS, il y a cette capacité à organiser la production différemment, en faisant appel notamment à des acteurs très différents. Dans le monde culturel en général, on est avec des gens pour qui la question du sens, la question de la transmission n’est pas qu’une question d’argent. » Une idée que partage Vincent Thepaut, qui cherche « un modèle de gérance qui correspondrait à un lieu comme ça, qui puisse être à la fois économiquement viable, géré par une association, avec un principe d’autogestion ».

La grande inconnue reste donc la question de la temporalité et des moyens qu’utilisera – ou non – la mairie de Paris pour assurer la pérennité du cinéma.

 

Visuel : logo de La Clef revival

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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