Politique culturelle
Françoise Benhamou, économiste, sur le plan de relance de la culture : « Il faut que le plan soit affiché, et affiché dans la durée »

Françoise Benhamou, économiste, sur le plan de relance de la culture : « Il faut que le plan soit affiché, et affiché dans la durée »

09 mai 2020 | PAR Julia Wahl

Françoise Benhamou est une économiste spécialiste de la culture, ancienne conseillère de Jack Lang, qui enseigne notamment à Paris 13 et à Sciences Po. Membre du think tank Terra nova, elle a co-signé le 5 mai avec Victor Ginsburgh une note de synthèse sur les différents moyens de relancer l’économie de la culture. Elle revient pour nous sur les réflexions qui ont mené à l’écriture de cette note et sur les déclarations du 6 mai d’Emmanuel Macron.

Vous avez co-écrit une note avec Victor Ginsburgh, « La Pyramide inversée pour relancer l’économie culturelle ». Pouvez-vous m’indiquer ce que vous y proposez ?

La première chose qui frappe, devant le tsunami qui a bouleversé la culture, c’est que l’on peut difficilement tabler sur une relance de la consommation culturelle pour faire repartir la machine, d’une part parce que les circuits de distribution sont complètement en panne, d’autre part parce que, du côté des consommateurs eux-mêmes, il y a une forte inquiétude face à ce qui va se passer, à la fois au niveau sanitaire et au niveau économique, et donc on peut difficilement penser que les gens vont consommer beaucoup plus. Troisièmement, les choses, par exemple, dans le spectacle vivant, ne sont pas forcément rattrapables, parce que les gens ne vont pas consommer deux fois plus de spectacles parce qu’ils n’en ont pas eu précédemment : les spectacles qui n’ont pas été joués, c’est une économie qui est perdue.

Partant de là, on s’est demandé ce qu’il fallait faire, et on a indiqué trois lignes de travail pour avoir une ligne de mire et éviter un catalogue d’aides sans vision globale. La première chose, indispensable, c’est de soutenir l’emploi culturel. L’emploi culturel, c’est 600 000 personnes. Sur ces 600 000, il y a à peu près 200 000 intermittents dont 100 000 qui sont allocataires, et ce sera plus dans la période présente. Ça veut dire, soutenir d’une part le régime de l’intermittence, d’autre part essayer de faire en sorte que les personnes qui travaillent dans les structures culturelles puissent bénéficier des mesures mises en place de manière générale pour l’économie. Le deuxième point, c’est que nous sommes persuadés qu’il faut travailler sur les TPE, les PME et les associations. C’est un pan extrêmement important du secteur culturel, très lié au social, créateur d’emplois, et en grande fragilité. La troisième direction concerne l’investissement, le lien entre l’économie générale et l’économie culturelle. C’est se demander où l’économie culturelle est un facteur de développement de l’économie en général. On pense à l’architecture, parce que ça va « booster » les bâtiments, au spectacle, parce que les petits festivals peuvent faire vivre une économie locale, au patrimoine… Par exemple les touristes, quand ils se promènent, vont voir les grands lieux patrimoniaux ; ça peut être l’occasion de les attirer vers de petits lieux pleins de richesse délaissés par les visiteurs. C’est d’autant plus important que le tourisme s’est effondré et qu’il faut donc essayer de relancer un micro-tourisme en attendant des jours meilleurs.

Avez-vous le sentiment que les annonces d’Emmanuel Macron, qui ont eu lieu le lendemain du jour où vous avez publié cette note, répondent à vos attentes sur les questions de l’emploi et de l’investissement ?

A ce stade, il est difficile de répondre clairement, parce que les annonces ont été générales. Il a annoncé des aides aux artistes à travers un plan de commandes d’artistes, que je trouve très intéressant. Mais il ne l’a pas du tout chiffré. On n’a aucune idée de ce que ça va représenter, de comment ça va se passer, comment ça va se répartir sur le territoire, quel argent l’État va mettre, quel argent les collectivités territoriales, qui auront énormément de dépenses à assumer dans la période qui va venir, pourront mettre dans ce plan. Je suis pour faire crédit à la politique publique mais il faut que le plan soit affiché, et affiché dans la durée : qu’on ne fasse pas un gros coup et, ensuite, plus rien. Je pense que ce serait bien, par exemple, d’énoncer une certaine somme, qui serait dépensée chaque mois jusqu’à la fin de la crise. Ensuite, il faut voir comment cet argent sera distribué, c’est-à-dire qui va décider. Donc il y a beaucoup de questions qui sont en suspens.

Il a dit qu’il fallait que les entreprises culturelles soient éligibles aux dispositifs qui ont été mis en place pour l’économie en général. Ça, c’est une bonne chose, mais là aussi, il faut d’urgence que les outils soient mis en place pour que cette éligibilité soit effective.

Il a évoqué aussi le Centre national de la musique, qui est une structure créée tout à fait récemment [le 1er janvier 2020, pour remplacer le CNV (Centre national de la chanson, des variétés et du jazz), avec des moyens et missions élargis, N.D.L.R.] et dont l’essentiel des financements vient d’une taxe sur les billets d’entrée aux spectacles. Manque de chance, il n’y a pas d’entrée dans les spectacles en ce moment, et on a particulièrement besoin de ce Centre national de la musique, parce que c’est lui qui peut aider soit des musiciens, soit des labels à passer cette période difficile. Là, il me semble que c’est le seul moment où il a évoqué un chiffre précis, c’est-à-dire 50 millions d’euros, qui lui permettrait de pouvoir aider ces structures et ces artistes.

Donc, sur l’ensemble des principes qui sont annoncés, je crois que ça va dans le bon sens. Après, si c’est un plan d’urgence, il faut à la fois qu’il soit budgété et que les outils qui vont permettre de le mettre en place soient précisés.

Justement, ce qui lui a beaucoup été reproché, c’est ce flou concernant les chiffres. En Allemagne, de très grosses sommes ont été annoncées…

Oui, vous avez raison. En Allemagne, a été annoncée une somme importante, qui va en direction pas seulement de la culture, qui est plus générale. Mais, c’est vrai que l’Allemagne soutiendra les dispositifs d’industrie de la culture, et elle l’a affiché très clairement. Sur la somme, c’est moins précis, parce qu’elle concerne à la fois la culture et d’autres secteurs.

Voyez-vous un risque d’accroissement des inégalités entre les différents acteurs culturels, certains énormes et d’autres plus petits ?

Il y a plusieurs questions derrière la vôtre. Il y a la question des différents secteurs. Le Président de la République a mis l’accent surtout sur le spectacle vivant, l’audiovisuel et le cinéma. Ce qu’il a dit a été beaucoup moins centré sur le patrimoine et sur le livre. La filière livre est quand même très secouée et, là, on a beaucoup d’interrogations. Il y a donc cette première inégalité entre les secteurs.

Ensuite, il y a une question plus générale pour la culture : la culture est faite de gros établissements, certains publics, d’autres privés, mais aussi d’une myriade de tout petits. Mon souci va plutôt aux plus petits ; on peut penser que les gros établissements ont les moyens de faire le dos rond et, de toutes les façons, le Louvre de ne fera pas faillite !

Précisément, vous aviez travaillé, à propos de la difficile survie de la librairie, sur la concurrence entre le livre physique et le numérique ; on a le sentiment que l’on peut craindre une accélération énorme de cette concurrence…

Alors, moi, je trouve qu’il ne faut pas la craindre. Les éditeurs étaient un peu inquiets de cette concurrence. Le livre numérique ne s’est pas beaucoup développé et je le vois vraiment en complémentarité du livre physique. Et là, on voit bien : on n’avait pas de livre physique, on est allé vers le numérique. Mais je crois que cette complémentarité continuera d’exister. Mais elle repose beaucoup aussi sur le fait que les librairies rouvrent car la France est un marché de libraires et je crois que la concurrence n’est pas tant entre le livre numérique et le livre papier qu’entre le e-commerce et la librairie. Là, effectivement, on peut avoir une forte inquiétude, avec des personnes qui se sont tournées vers Amazon ou du e-commerce. Pour moi, la question du numérique, sur le marché du livre, est plus la question du bon équilibre entre e-commerce et commerce physique que celle du bon équilibre en livre physique et livre papier, dont je pense qu’il se construira assez naturellement.

Une question assez importante a été assez peu développée, c’est celle des auteurs, et pas uniquement des intermittents. Riester a néanmoins annoncé une accélération de la mise en place des préconisations du rapport Racine ; qu’en pensez-vous ?

Le rapport Racine, qui est un rapport très argumenté, a été reçu de manière très froide par le milieu, notamment éditorial. A mon avis, c’est une erreur, car le rapport Racine pose de vraies questions. Peut-être que les solutions qu’il préconise doivent être discutées, mais il pose de vraies questions sur la rémunération des auteurs. De ce point de vue-là, si le livre numérique venait à se développer, c’est vrai que, comme la rémunération des auteurs est assise sur le prix du livre, cette question se pose encore plus. Dans le rapport Racine, il y avait des préconisations assez fortes, et l’éventualité même d’un bon minimum de droit d’auteur. Moi je trouve que c’est une question qui doit être posée. Je pense que c’est plus généralement la question du partage de la valeur qui se pose. Je dirais que la crise accentue encore, comme dans tous les domaines, les questions qu’on se posait auparavant. Par exemple la question très forte de la rémunération des artistes dans le streaming, qui est une question récurrente, sur laquelle l’ADAMI et beaucoup d’artistes se sont prononcés. La question se pose d’autant plus que la rémunération des artistes repose sur un équilibre entre le spectacle vivant et la musique enregistrée. Là, vous avez cet effondrement qui fait que le déséquilibre est extrêmement fort. J’espère que le Ministère de la Culture et le Centre national de la musique vont très vite faire un état des lieux et venir en aide aux artistes les plus précaires.

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... L'apparente variété de mon parcours a un fil conducteur : la promotion de la culture et le développement de ses publics. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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