Politique culturelle
Décès du sinologue et essayiste iconoclaste Simon Leys

Décès du sinologue et essayiste iconoclaste Simon Leys

12 août 2014 | PAR Yaël Hirsch

L’auteur des Habits neufs du président Mao (1971), PIerre Ryckmans alias Simon Leys est décédé ce 11 août à son domicile de Canberra à l’âge de 78 ans. Sinologue, critique, essayiste, traducteur et amoureux des lettres, l’intellectuel élu en 1990 à l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique laisse une oeuvre riche, inclassable et encore trop peu connue du grand public.

ombres chinoises simon leysNé dans une grande famille belge en 1935 (grand-père bourgmestre d’Anvers, père éditeur, oncle gouverneur du Congo),  Pierre Ryckmans sort de son parcours d’études classiques quand, à l’âge de 20 ans, il voyage en Chine. Il tombe amoureux du pays, de sa langue et de sa culture qu’il n’aura de cesse de commenter et d’enseigner, notamment à l’Université de Canberra, où il finit par s’installer, tout en gardant sa nationalité belge, après plusieurs années passées avec sa femme chinoise dans diverses villes d’Asie. Il se fait aussi traducteur notamment de Confucius et de la philosophe Simone Weil.

Deuxième sortie de terrain pour cet intellectuel iconoclaste : en 1971, à l’heure où la majeure partie de l’intelligentsia de gauche en France et en Belgique vibre à l’heure de Mao, il emprunte au héros (voyageur en Chine) de Victor Segalen, René Leys, son patronyme pour écrire sous le pseudonyme de Simon Leys une charge décisive et princeps contre la révolution culturelle. En complément d’une demi-douzaine d’essais à la fois amoureux et critiques sur la Chine, Leys a écrit sur la littérature européenne en général  (la collection Protée et autres essais, qui porte sur des textes de Henry James, Victor Hugo,ou Cervantes, est facilement accessible en collection « Folio ») et sur Orwell en particulier, auquel il s’identifiait (Orwell ou l’horreur de la politique, 1984).

Persuadé qu’il ne fallait pas scinder en deux disciplines la réflexion politique et la littérature, Simon Leys était à la fois un homme de son temps, attentif aux dérives totalitaires de son siècle, et en même temps, un essayiste au sens noble et classique du terme, battant en brèche les cases bien hermétiques des disciplines spécialisées, et refusant surtout le ton poli qui était attendu des intellectuels-experts de son temps. Drôle, caustique et direct, il s’est fait connaître du grand public en 1983 en France, sur le plateau d’Apostrophes, en ne mâchant pas ses mots face à Maria Antonietta Macciocchi, auteur d’un livre lyrique sur la révolution culturelle, exécuté en quelques minutes par l’intellectuel belge.

Éclectique, iconoclaste et érudite, l’oeuvre de Simon Leys est encore peu (re)connue. Bernard Pivot déplorait hier que le journal de 20h n’accorde pas de sujet à son décès. Source précieuse, et auteur admiré de nombreux écrivains (de Michel Onfray à Amélie Nothomb), le belge inclassable laisse un oeuvre riche, libre et importante. Peut-être ne faut-il pas le ranger trop hâtivement dans le classeur d’archives des penseurs « au cœur des affrontements idéologiques des années 1970 », comme le dit joliment Aurélie Filippetti dans son communiqué d’hommage. Il est donc grand temps d’aller rouvrir ses essais pour en apprendre plus non seulement sur la Chine, mais aussi sur la littérature, la langue et liberté.

visuel : couverture d’Ombres chinoises paru chez Robert Laffont

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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