Politique culturelle
Abribusgate : JC Decaux et la Ville de Paris vont retoucher les abribus

Abribusgate : JC Decaux et la Ville de Paris vont retoucher les abribus

04 septembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La petite histoire est parisienne. En 2015 les abris voyageurs Foster sont changés au profit de nouveaux désignés par Marc Aurel. Plus technologiques, plus interactifs, ils sont également le sujet de nombreux mécontentements. Leur beauté n’abrite pas assez.  Tout commence pour nous par une image  : celle d’une dame qui sous l’abri et un jour de pluie, déploie son parapluie. L’occasion pour nous de nous interroger sur les liens entre l’esthétisme et la praticité à l’heure où le service de presse de la Mairie de Paris nous a confié que ces abris seront bel et bien « modifiés ». 

Abribus : du symbole du pouvoir sur la ville à une polémique parisienne

Dans un article titré « Design urbain : approches théoriques Volume 1 » de Michel Raynaud et Pauline Wolffde publié par L’Observatoire Ivanhoé Cambridge du développement urbain et immobilier, on peut lire : « Historiquement, il est possible d’affirmer à partir des données archéologiques et littéraires que la volonté d’agir sur l’espace urbain date de l’origine même de la création de la ville comme symbole d’un pouvoir. » Aujourd’hui, les expositions qui parlent du mouvement dans la ville sont légions. Le 4 septembre, Defacto, l’Établissement public de gestion du quartier d’affaires de la Défense  lancera l’appel à projets la biennale de création de mobilier urbain de La Défense. Imaginée par Jean-Christophe Choblet et Valérie Thomas de l’agence Nez Haut cette troisième édition de « Forme Publique« , qui débutera en juin 2016, rassemblera des designers, architectes et étudiants qui imagineront un projet guidé par le thème du Village Global autour de trois axes : l’abri, le travail hors-champs et les stations de mobilité.

TouteLaCulture.Com a joint par téléphone Quentin Guisgand, Chef de projets – développement culturel Direction marketing –  qui insiste sur la praticité des mobiliers proposés. De la première édition de Forme Publique, « Defacto a gardé deux œuvres : « les bancs géométriques en bas de la tour Ariane et les grandes cantines près du bassin Takis ». Les bancs à poubelles intégrées permettent de faire une pause confortable situant le « mobilier entre privé et public. ». Les tables de cantines près du Bassin Takis viennent quant à elles apporter un « un espace protégé des regards, du vent. Dans un lieu comme la Défense, l’intimité est rare, et donc très appréciée » La biennale cherche donc à apporter de l’humanité en prouvant que l’esthétique et le pratique peuvent s’allier. Quentin Guisgand précise « Le beau est un élément important, mais un magnifique mobilier qui ne correspond pas à la défense ne sera pas choisi ». Les choses semblent entendues et la dialectique qui oppose le beau au pratique enterrée depuis longtemps.

C’est pourtant dans cet univers que la Ville de Paris et ses citoyens se retrouvent pris au cœur d’un  #Abrisbusgate.

Des abribus qui n’abritent ni du vent ni de la pluie

Albert Asseraf, directeur marketing chez JC Decaux revient à la genèse de l’idée d’abribus : ces abris sont là pour 15 ans, il faut qu’ils soient pérennes qu’ils durent au-delà des modes. L’abri Foster a une dizaine d’années et il reste contemporain.Le choix du design revient à la ville. Nous, nous avons fait des propositions.[NDLR : Dont une a été retenue]

Fin 2013 la Ville a signé le renouvellement de son parc d’abribus. La société JC Decaux remporte l’appel d’offre public et propose des noms. C’est au designer Marc Aurel – qui s’intéresse depuis 20 ans à la circulation de l’utilisateur dans la ville – qu’est confiée la mission de dessiner les 2 000 abris voyageurs qui couvrent les rues de Paris.

Alors qu’ils commencent à être installées, le hahstag fleurit sur twitter entre avril et mai 2014 :

Très vite, après les riverains, la presse pointe le manque de cohérence entre le fond et la forme de cet abri. Sur Slate, on pouvait lire  « Ainsi donc, les abris n’abriteraient plus ? Ils n’ont plus que deux côtés (et non trois), et ont de plus larges ouvertures. Deux côtés : ce serait pour permettre aux personnes à mobilité réduite (PMR) d’accéder à l’abri. À discuter,  car c’est souvent l’argument-massue qu’on assène pour faire taire toute contestation : les personnes PMR ne pouvaient-elles pas accéder aux précédents abris ? Ce n’est absolument pas certain, et l’argument a bon dos. Il est clair qu’avec la taille du panneau publicitaire, largement plus grande dans le nouvel abribus, et son empiétement sur le trottoir, elles ne pourront plus passer de ce côté-là! Et en passant de l’autre côté, elles pourront à présent s’abriter sous des abris qui ne protègent plus personne, ni du vent ni de la pluie qu’il entraîne ».

Ces abris n’abritent pas, c’est aussi l’opinion du Parisien  qui en fait alors sa manchette.  Les utilisateurs font remonter leurs doléances par la voix de Jean Macheras, qui officie à La Fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut). Lors de la création des abris, il fut l’une voix les plus entendues :

On a fait remonter les remarques, on a alerté la presse, nous avons obtenu un rendez vous avec Christophe Najdovski, adjoint au maire. Le problème majeur est que les abris ont été changé sans consulter les usagers. La principale plainte concerne l’ouverture arrière, qui est censée laisser passer les personnes handicapées. Ce raisonnement ne fonctionne pas, car l’abris est ouvert sur les côtés et de face. Les courants d’airs sont incriminés. Les usagers se plaignent aussi de l’absence des plans de bus et du manque de lisibilité des écrans. En revanche, il faut saluer le nombre de place assises en augmentation par rapports aux précédents abris et l’annonce plus lisible de la ligne et du temps d’attente. On ne va pas faire un procès, on a déjà alerté, on ne peut rien faire de plus.

Abribusgate : Une caricature de la surdité des dessinateurs aux questions des bâtisseurs

Jennifer Buyck est architecte, elle enseigne à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble où elle a créé le master 2 « Design urbain ». Elle pointe un raisonnement kafkaïen :

Il y a ce qui est enseigné et ce qui est pratiqué. C’est toujours l’utilisateur qui prime. J’enseigne dans une université d’urbanisme. Le sujet est la fabrique de la ville. Les formations portent sur la maîtrise d’ouvrage, c’est-à-dire comment passer commande par exemple. J’ai fondé un master de design urbain qui forme lui à la maîtrise d’œuvre. Les étudiants seront amenés à concevoir des bouts de villes. Cela va du mobilier au schéma d’une métropole.
A Paris, le problème de l’arrêt de bus est caricatural : la personne qui n’est pas protégée incrimine le designer alors que les torts sont totalement partagés. Il y a un système qui ne fonctionne pas où le beau prime sur l’usage. Les maîtres d’ouvrages ne sont pas formés à la forme et les designers n’ont pas appris à parler à ceux qui ne comprennent pas la forme.
La ville est en crise, les centre se vident, les commerces sont abandonnés. Il y a une crise de représentation qui doit être traduite par des pratiques repensées, l’exemple de l’arrêt de bus est une illustration de cette crise. 

Abribusgate : JC Decaux retouchera les abribus

Albert Asseraf – directeur marketing chez JC Decaux qui a donc remporté le contrat en 2013 – réfute l’accusation de non discussion : « Il faut toujours écouter les utilisateurs. Nous avons  beaucoup interrogés  les franciliens avant« . Il apporte des précisions sur les atouts des ces nouveaux abris très aériens :

Albert Asseraf : « A leur création en 1964, la définition d’un abris bus était d’abriter« , il rappelle que l’objet était financé par la publicité. Aujourd’hui  » l’abris dépasse sa fonction de référence qui est « abriter », c’est aussi un hub d’information. On parle d’abris voyageurs car ces 2000 points concernent également les taxis. Il rappelle les nouveautés « 2000 ports USB, des toits végétalisés, des écrans digitaux, une meilleure signalisation des temps d’attentes« . L’abris devient aussi et c’est essentiel un lieu de rendez vous et d’attente pour ceux « qui n’attendent pas le bus« . Belle information, il nous apprend que « des sièges tour d’arbres vont être installés ces jours-ci »
Beaux, élégants, pratiques dans leurs signalisations, ces abris souffrent d’un mal inconciliable avec leur nom : ils n’abritent pas autant qu’avant. A cette remarque Albert Asseraf nous répond : les toits sont plus larges qu’ avant : on à 50 % de surface abritée en plus. Le toit est plus haut, on a le sentiment qu’on est moins bien abrité. On regarde ce qu’il en est. Il faut que l’on trouve le meilleur compromis.
Il rappelle que l’ouverture arrière était pensée pour laisser passer les fauteuils roulants, les poussettes, les valises; « Mais cela peut produire un courant d’air« .

Sensation ou pas, la vielle dame prend l’eau sous son abris et la Mairie a décidé d’agir. Sans détour, le service de presse  nous dit simplement que « la paroi arrière sera fermée ». Les travaux vont se dérouler prochainement.  On va les regretter ces abris fuyant qui étaient devenu le lieu de sociabilité du village, sujet de toutes les discussions entre deux attentes d’un 96 ou d’un 69.  On dira plus rien, mais on sera au sec. Nous vivons une époque formidable.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

One thought on “Abribusgate : JC Decaux et la Ville de Paris vont retoucher les abribus”

Commentaire(s)

  • De qui se moque M. Asseraf (entre autres) ? il n’a jamais attendu un bus dans les nouveaux abris Decaux qu’il était parfaitement inutile de changer.
    Les fauteuils roulants et les poussettes ne peuvent passer que par la poste du MILIEU du bus. Alors supprimer la paroi de verre qui correspond à la porte avant du bus n’a aucune justification. Combien « touche » ces beaux messieurs ? Quand les modifications promises seront-elles effectuées ?… jamais….

    avril 26, 2016 at 15 h 35 min

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