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Mort du « maître à lire » George Steiner

Mort du « maître à lire » George Steiner

04 février 2020 | PAR Hortense Milléquant

À l’âge de quatre-vingt-dix ans, ce philosophe et critique littéraire est décédé ce lundi 3 février, à Cambridge, au Royaume-Uni.

 

Né dans une famille de réfugiés

Né en région parisienne en 1929 dans une famille juive bourgeoise, le petit George grandit dans un milieu cultivé qui lui transmet l’amour des livres et des mots. Cinq ans avant sa naissance, ses parents ont fui l’Autriche, sentant croître la menace du nazisme. Appartenant à la haute société viennoise, son père, Friedrich Georg Steiner, est juriste de formation et un haut cadre de la Banque centrale autrichienne. George Steiner raconte que sa mère, Else Steiner, est polyglotte et a l’habitude de « commencer une phrase dans une langue et de la terminer dans une autre ».
George a commencé ses études au lycée Janson-de-Sailly de Paris, lorsqu’en 1940, son père, à nouveau bien inspiré, décide que la famille parte aux États-Unis. Là-bas, il étudie au lycée français de New York à Manhattan, et obtient la citoyenneté américaine en 1944. Il fait ensuite de brillantes études à Chicago, Harvard et Oxford.

 

Journaliste et professeur

Il devient, un temps, journaliste pour l’hebdomadaire londonien The Economist, dans les années cinquante. C’est à ce moment-là qu’il fait la connaissance de Zara Shakow. Également étudiante à Harvard, leurs professeurs ont gagé qu’ils se marieraient si jamais ils se rencontraient. Ils ont raison car ils se marient effectivement, en 1955, l’année où George passe son doctorat à l’université d’Oxford. Il écrit ensuite une chronique de critique littéraire, de 1966 et 1997, pour The New Yorker. Parallèlement à son travail d’éditorialiste, il enseigne l’anglais au Williams College (Massachusetts). Puis, il donne également, entre autres, plusieurs cours à Harvard, à la New York University et à l’université de Genève, où il a été fait professeur émérite.
Ayant toujours ainsi beaucoup voyagé, pour sa survie ou pour le travail, George Steiner explique qu’il est devenu un « vagabond reconnaissant » : « les arbres ont des racines et moi j’ai des jambes, c’est à cela que je dois ma vie ».

 

Polyglotte, théoricien de la traduction

Grand voyageur, George Steiner est également polyglotte, comme ses parents. Professeur de littérature comparée à Genève, il est spécialiste de la question et de théorie de la traduction. Il écrit même qu’il doit : « à l’entrecroisement, à la pulsation, à l’éclat de mes trois langues premières (le français, l’allemand et l’anglais) … les conditions mêmes de ma vie et de mon travail ».

Féru de lecture, il a énormément lu et dans le texte lorsque cela lui a été possible car pour lui chaque langue définissait un monde dont l’essence se traduit par le verbe, le verbe en version originale, bien entendu. Et d’une certaine manière, la traduction appauvrit non seulement le sens du propos mais également son âme qui est évidemment contenue dans la langue. Il se bat, toute sa vie, contre l’appauvrissement et la négation des langues : « La mort d’une langue, fût-elle chuchotée par une infime poignée sur quelque parcelle de territoire condamné, est la mort d’un monde. Chaque jour qui passe s’amenuise le nombre de manières de dire espoir. ».

Pour George Steiner, la littérature est à ce point importante que, enthousiasmé par le roman Les Deux Étendards de Lucien Rebatet, il cherche à le faire traduire et publier par un éditeur américain. Bien que juif, il passe ainsi outre le passé de l’auteur, participant actif à la collaboration durant la guerre. Et de cette rencontre littéraire, il s’en suit même une brève correspondance entre les deux écrivains.

De renommée mondiale, George Steiner est l’auteur d’une œuvre complexe, prolifique, qui navigue entre poésie, linguistique et métaphysique. Il a, entre autres, publié Tolstoï ou Dostoïevski (Le Seuil, 1963), Après Babel (Albin Michel, 1978), Le Sens du sens (Vrin, 1988) ou bien encore, plus récemment : Une certaine idée de l’Europe (Actes Sud, 2005).

Ayant ainsi plusieurs cordes à son arc et une culture quasi-encyclopédique, George Steiner se définit d’abord comme un « maître à lire ». Pour lui, la plus grande richesse qu’un homme puisse posséder provient de la littérature, il écrit qu’ « Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable, c’est plus qu’une assurance vie, c’est une assurance sur la mort ».

 

Hommages

Alors que son fils, David, a annoncé la mort de George Steiner, le monde de la culture rend hommage à cet esprit libre. Parmi les nombreux anonymes, il y a, entre autres, l’écrivain Jacques Attali : « Le grand, le subtil, l’exigeant George Steiner, laisse une œuvre vertigineuse, d’une érudition iconoclaste, hantée par la monstruosité engendrée par la grande culture européenne. Ce fut aussi un ami attendrissant, masquant noblement de grandes blessures. », poste-t-il sur Twitter

George Steiner fascinait pour sa connaissance des langues anciennes et son amour de la philosophie. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation, lui rend également hommage : « Avec la disparition de George Steiner, nous perdons un penseur majeur. Son érudition littéraire immense donnait du bonheur à tous ceux qui le lisaient ou l’écoutaient. Elle donnait aussi des clés et de la lucidité pour l’analyse de notre temps ».

Marc Voinchet, patron de France Musique et ancien journaliste de France Culture qui a reçu l’intellectuel dans son émission Tout arrive poste, lui aussi, un message sur le réseau social : . « L’intelligence liée à l’espièglerie, la rigueur à l’humour, George Steiner ne cédait à aucune démagogie. George Steiner demeure cet esprit, infatigable guerrier pour l’éducation. ».

Évidemment mondialement connu, les Français ne sont pas les seuls à lui rendre hommage, à l’image de l’historien britannique William Dalrymple : « Je n’oublierai jamais le cours passionnant que Steiner avait donné dans mon lycée lorsque j’avais 17 ans, m’ouvrant ainsi les portes d’un monde d’intelligence et de littérature ».

Cet homme de lettres laisse derrière lui sa femme Zara Alice Shakow (historienne et universitaire, spécialiste des relations internationales), un fils (David), une fille (Deborah) et deux petits-enfants.

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Hortense Milléquant

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