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Les femmes et le spectacle vivant : une situation scandaleuse enfin dénoncée

Les femmes et le spectacle vivant : une situation scandaleuse enfin dénoncée

06 mai 2013 | PAR Alice Dubois

Le jeudi 25 avril dernier, une table ronde publique et ouverte à la presse a été organisée par La délégation aux droits des femmes et à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes sur le sujet : la place des femmes dans le secteur du spectacle vivant. Ce grand débat d’idées s’inscrit dans le cadre des travaux actuels sur la place de la femme dans le secteur de la culture à l’initiative du Ministère. Après la lettre personnelle envoyée par Aurélie Filippetti aux 270 Directeurs d’institutions culturelles en février dernier pour les inciter à plus de parité, après les lettres envoyées aux préfets pour leur demander la parité dans la constitution des jurys, le gouvernement continue sur sa lancée avec la volonté de faire bouger les lignes.

La prise de conscience actuelle sur la représentation déséquilibrée des femmes dans le spectacle vivant a émergée il y a quelques années avec la publication des deux rapports de Reine PRAT rendus publics en 2006 et en 2009. Mais les réactions d’alors n’ont pas été suffisantes pour amorcer un rééquilibrage. En 2012, la SACD a édité une plaquette au titre provocateur « Où sont les femmes ? » et qui rappelle les chiffres chocs des rapports de Reine Prat. En voici quelques-uns, qui témoignent de la situation dramatique des femmes dans ce secteur :

– 82% des postes dirigeants de l’administration culturelle sont occupés par des hommes.

– 96% des maisons d’Opéra sont dirigées par des hommes.

– 91% des centres dramatiques nationaux et 67% des théâtres nationaux sont dirigés par des hommes.

 – 85% des textes joués sont écrits par des hommes.

– 75% des spectacles joués sont mis en scène par des hommes.

– 95% des concerts dirigés par des hommes.

– 87% des techniciens sont des hommes.

Présidée par Madame Brigitte Gonthier-Maurin, la séance s’est déroulée au Sénat, salle Médicis pendant plus de 2 heures. Etaient invitées quatre personnalités féminines du Spectacle vivant : Hortense Archambault, co-directrice du Festival d’Avignon, Laurence Equilbey, chef d’orchestre et directrice musicale d’Accentus et d’Insula Orchestra, Myriam Marzouki, metteure en scène, directrice artistique de la Compagnie du Dernier Soir et membre du collectif H/F Ile de France et Caroline Sonrier, directrice de l’Opéra de Lille.

Les questions abordées ont été nombreuses : Pourquoi les femmes sont-elles si peu nombreuses à accéder à la direction des institutions culturelles ? Pourquoi les métiers artistiques les plus en vue, comme ceux de metteur(e) en scène, de chef(fe) d’orchestre ou de soliste dans les grands orchestres, leur sont-ils si difficilement accessibles alors qu’elles sont majoritaires parmi les étudiants des filières artistiques ? Pour tenter de faire avancer le débat, la discussion s’est axée autour de trois questions fondamentales, identifiées par les précédentes auditions qui ont eu lieu et pour permettre d’analyser les causes, les effets et enfin pour déterminer les solutions concrètes à envisager.

 

Le contenu des représentations et la perpétuation des stéréotypes: Le répertoire contemporain est-il moins déséquilibré que le théâtre classique?

En ce qui concerne le théâtre, il est certain que la réponse est oui. D’abord parce que, comme nous le rappelle Myriam Marzouki, le théâtre classique détermine les femmes par leur rapport systématique à l’homme : elles sont « filles de », « épouse de », « mère de »…ce qui n’est pas le cas du théâtre contemporain. Voilà pourquoi il est essentiel de soutenir le théâtre contemporain qu’il soit écrit par des hommes ou des femmes. Selon elle, « Il faut arriver à représenter des personnages où les femmes soient identifiées dans leur rapport au travail, à la politique. » Pour Hortense Archambault, l’écriture contemporaine est « plus pertinente que la remise au goût du jour de textes classiques » car on peut difficilement faire dire n’importe quoi à un texte de théâtre, qui est influencé par le monde et l’époque dans lequel il s’inscrit.

Cette différence flagrante s’observe aussi pour la musique où le répertoire classique véhicule encore beaucoup une image de la femme soumise et absolument dépendante de l’homme, comme en témoigne Laurence Equilbey. A l’opéra, il semblerait que les stéréotypes soient moins liés à l’époque. Caroline Sonrier est plus mitigée sur la question : « Je ne suis pas sûre que dans l’opéra contemporain, la place des femmes soit la plus intéressante. » car elle véhicule d’autres caricatures.

Cette permanence des stéréotypes et des contenus dans les œuvres classiques pose la question de la formation des élèves et de la transmission. Comment forme-t-on celles et ceux qui sont dans les grandes écoles artistiques et qui sont amenés à prendre la tête d’institutions et organisations culturelles ? Le débat a fait ressortir une exigence transversale qui est la nécessité de distinguer ce qui relève de l’urgence et la nécessité de travailler à déconstruire les stéréotypes dès l’enfance.

 

La visibilité créatrice des femmes

Malgré la parité constatée dans les écoles, les femmes sont beaucoup moins visibles à la sortie. Pourquoi ? Que deviennent-elles ? Ont-elles moins de talent ? La création est-elle masculine ?

Tout d’abord, nous nous rangeons à l’avis de la majorité qui est de dire que le talent n’est pas « genré ». Rappelons-le, même si cela nous semble une évidence. La véritable question est de savoir comment avoir accès aux grands plateaux quand on est une femme et comment accéder aux moyens financiers pour y faire des spectacles ? Hortense Archambault rappelle que, dans un contexte économique difficile, les budgets de productions sont difficiles à boucler mais que c’est encore plus vrai quand on est une femme. Pourquoi ? La réponse qu’elle apporte est que tout d’abord, le milieu théâtral français est un milieu conservateur, contrairement à ce que l’on pourrait croire et qui véhicule un « modèle » représenté par les Directeurs de théâtres eux-mêmes.  C’est donc sur les institutions elles-mêmes qu’il faut s’interroger.

Les quatre invitées sont cependant les preuves vivantes que c’est possible, en France, en tant que femme, d’accéder à un poste artistique à responsabilités. Au cœur du débat, ces professionnelles n’ont décemment pas pu, en toute bonne foi, dire qu’elles avaient été victimes de machisme ou de sexisme à leur égard. Même si elles reconnaissent s’être absolument consacrées à leur carrière et avoir dû en faire beaucoup pour que les portes s’ouvrent, elles n’ont pas eu le sentiment d’être victime d’injustice de la part de leurs interlocuteurs, hommes ou femmes. Car, comme le souligne très justement Myriam Marzouki, le machisme n’est pas dans les individus mais dans les institutions elles-mêmes et qu’il est donc plus difficile à cerner : « il s’agit de mécanismes, de structures ».

Malgré la recommandation de l’Europe datant de 2009 qui préconise 1/3 de femmes dans toutes les branches du secteur culturel, « Le spectacle vivant n’est plus du tout en résonnance avec la société, pratiquement plus ou très peu. » – Laurence Equilbey

Comme axe de réflexion, le volontarisme à tous les niveaux a été évoqué. A ce titre, Hortense Archambault précise que, à l’image de la direction paritaire du Festival d’Avignon, les équipes ont été constituées volontairement en ce sens : sur les 250 personnes qui travaillent à la technique au Festival, on trouve 30% de femmes ; Du côté administratif, ce sont 30% d’hommes qui ont été embauchés.

Cette question de la visibilité des femmes dans le secteur culturel a soulevé le point non moins important de la vie de mère et de la maternité. Trois des invitées ont avoué qu’elles n’auraient jamais pu arriver là où elles sont si elles avaient eu des enfants. Or le sujet ne doit pas être tabou. Pourquoi la famille est-elle dédiée à la femme ? N’est-ce-pas aussi un sujet lié à l’homme ? Sans que ce soit un choix proprement dit ou encore un sacrifice, force est de constater que la maternité aurait été un frein évident à leur carrière artistique. Myriam Marzouki, mère de deux enfants en bas âge, est cependant un bel exemple d’une conciliation possible, même si elle est extrêmement rare. En préconisant le développement des collectifs, qui permettent de se « partager le pouvoir et les responsabilités’, la metteure en scène rappelle que d’autres modes d’organisation sont peut-être à envisager.

Ce manque de visibilité rend aussi difficile l’accès à l’information. Quand on ne sait pas où sont les femmes et qui sont-elles, il est difficile de les trouver. Peut-être qu’un « un guide des femmes artistes » comme le souligne Laurence Equilbey serait très utile.

 

Les rapports de pouvoir, conventionnement et subventions 

Au delà de cette problématique et pour faire face à la situation, il est important de trouver des solutions pour accompagner les femmes vers la visibilité. Comment faire pour que les programmations soient plus équilibrées ? Comment nommer plus de femmes dans les jurys ? Faut-il créer des lieux « incubateurs » qui leur soient dédiés sur une durée déterminée ? Aujourd’hui, il y a une véritable volonté politique de la part du gouvernement mais dans un contexte de crise ou l’argent manque et où les moyens dédiés à la culture manquent, la lutte risque d’être violente…

Alors quel est le bon moyen? Nicole Pot, en charge de ce dossier auprès d’Aurélie Filippetti, précise que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure de faire évoluer, seuls, une situation millénaire mais que des relances vont être envoyées suite aux courriers des 270. Comme les politiques de conventionnement sont des moyens d’action essentiels, l’idée avancée est de faire figurer dans les cahiers des charges des lieux des clauses de promotion de l’égalité (cela se fait déjà dans certaines régions). Aussi, il serait bon d’introduire dans les contrats d’objectifs et de moyens des chaines publiques des mesures fortement incitatives visant à augmenter le nombre d’expertes et à changer le discours tenu sur les femmes, que ce soit à la télévision ou à la radio. Vaste chantier…

Mais c’est l’argent qui est le nerf de la guerre, et voilà, semble-t-il, le meilleur moyen de faire rentrer tout le monde dans les rangs. En proposant un système de « notification de rappel » qui obligerait les institutions à rendre l’argent reçu si ces clauses ne sont pas appliquées, les pouvoirs publics espèrent jouer sur la peur qui bien souvent « suffit à engendrer des comportements plus vertueux. » (Nicole Pot).

Au cours de ce débat passionnant, les idées, témoignages et expériences de chacune ont été très instructifs pour tous. La délégation aux droits des femmes va maintenant tenter de traduire en rapport, puis en recommandations au Sénat, ce travail de recherches pour aboutir à de nouveaux textes législatifs en faveur de l’égalité homme / femme. Affaire à suivre…

 

Si vous souhaitez visionner la vidéo de cette séance au Sénat, rendez-vous sur le site de la chaîne Public Sénat: Vidéo complète de la table ronde.

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

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