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Le français a-t-il un sexe?  Réflexions sur l’Écriture inclusive

Le français a-t-il un sexe? Réflexions sur l’Écriture inclusive

04 mars 2019 | PAR Julia Wahl

L’écriture inclusive s’inscrit dans un complexe de réflexions sur cette langue particulièrement genrée qu’est le français et la nécessité d’y remédier. Cependant, certaines propositions ne sont pas sans poser des problèmes de positionnement idéologique.

Le français, langue genrée

Les réflexions de ces dernières décennies sur la féminisation des noms de métier et l’écriture inclusive participe d’une réflexion plus large sur la langue comme espace de normes sociales. A côté du problème que peut poser, par exemple, l’absence d’équivalent féminin à “médecin”, et l’image de la société que cette situation véhicule, les insultes et louanges, par exemple, contribuent au maintien d’une culture sexiste (“bâtard”, “con”) ou méprisante socialement (“vilain” vs “noble”).

Elle s’intègre également à un travail linguistique qui dépasse les frontières de l’hexagone : les Allemands se sont séparés du condescendant Fraulein il y a plusieurs décennies, au point que plus personne ne songerait à l’employer. Preuve que, contrairement à ce que prétendent les détracteurs de la loi supprimant l’usage de “Mademoiselle” dans les documents administratifs, la langue peut évoluer. Les Allemands ont également remplacé certains mots trop marqués par des participes présents, neutres en allemand : Student, exclusivement masculin, devient Studierend, “celui ou celle qui étudie”.

En revanche, l’allemand n’a pas à trancher la question de savoir si “le masculin l’emporte sur le féminin”, puisque le pluriel fonctionne comme un genre et englobe, ce faisant, sans discrimination, féminin, masculin et neutre. Quant à ce dernier genre, historique, il permet de ne pas confondre masculinité et neutralité, alors qu’en français, la langue confond aisément l’un et l’autre par le truchement du pronom personnel “il”, qui s’utilise à la fois pour représenter un individu masculin et comme béquille des verbes impersonnels (“il pleut”). Il ne s’agit pas là d’une simple question de grammaire : en faisant du pronom “il” à la fois un pronom représentant masculin et un pronom neutre, le français présente le masculin comme le genre non marqué, c’est-à-dire comme la norme, quand le féminin serait l’exception. Faire évoluer cette “universalité” linguistique du masculin n’est donc pas seulement un gage facile donné à des féministes en mal de combat ; c’est toute notre représentation des genres qui s’en trouve modifiée.

L’écriture inclusive, première reconnaissance des femmes ?

Certes. Il n’en demeure pas moins que cette évolution est difficile. Différentes propositions ont été faites pour les substantifs et les adjectifs : d’abord la féminisation des noms de métier, qui vient pour partie d’être – enfin ! – entérinée par l’Académie française. Remarquons au passage que cette dernière persiste à refuser la féminisation des titres et fonctions, comme “ministre”, arguant du fait que ce n’est pas la fonction qui nous épouse mais nous qui épousons la fonction. D’accord. Mais pourquoi cette fonction serait-elle par essence masculine? Car c’est bien l’idée que véhicule l’expression “Madame le Proviseur”, quand elle est employée en lieu et place de “Madame la Proviseure”.

Quant à l’écriture inclusive, elle a pour mission de remédier au problème du pluriel, soulevé plus haut. En plaçant un “e” entre des parenthèses, ce sont toutes les femmes que je mets entre parenthèses : je m’adresse aux hommes et, pourquoi pas, aux femmes. Avec les points, je crée un nouveau code qui n’est ni de la parenthèse, ni de la rupture du mot ; je relie le “e” à ce qui le précède sans rendre ce lien nécessaire. Il s’agit donc là d’une trouvaille de type néologique, avec il est vrai des éléments qui ressemblent à du bricolage. Mais n’est-ce pas le cas de tout néologisme, que de sembler artificiel à sa création avant que d’être assimilé par la langue?

Une solution différentialiste ?

Cependant, il est vrai que l’écriture inclusive n’est pas sans poser quelques questions à la lutte féministe. La première est la question de l’oral puisque ce code n’existe qu’à l’écrit.

Mais, surtout, tout en accordant enfin aux femmes droit de cité, cette écriture postule l’existence de deux genres, et de deux genres seulement. Or, les mouvements queer et, plus largement, de remise en question des identités de genre, nous invitent à réfléchir au-delà. Si les plus avancés militent pour la suppression pure et simple du “sexe” dans la carte d’identité, et non son remplacement par un “genre”, pourquoi défendraient-ils une réforme qui maintiendrait leur bipartition ? Avec l’écriture inclusive, chacun doit s’identifier à un genre et ne peut refuser de se définir selon ce paradigme. Il serait sans doute plus efficace, à long terme, de supprimer définitivement les genres féminin et masculin dans leur globalité et créer un genre neutre, universel, qui ne soit pas une imitation du masculin, comme le font les Suédois avec le pronom hen. Problème : si l’Académie et les réactionnaires de tout poil renâclent encore à féminiser les fonctions, on les imagine mal prêts à un tel changement. La question fondamentale reste alors celle-ci : a-t-on besoin de l’aval des institutions les plus rétrogrades quand il s’agit de défendre l’égalité ?

Photo : Charlotte Henard CC

 

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