Actu
Estelle Meyer : « L’écriture ouvre des chambres assez secrètes »

Estelle Meyer : « L’écriture ouvre des chambres assez secrètes »

17 décembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Nous rencontrons Estelle Meyer, actrice, chanteuse et aussi un peu chamane, le lendemain de ses premières Folies Bergères, en première partie de Jeanne Cherhal. Alors que nous l’avions rencontrée à Cannes à l’ACID dans Rêves de Jeunesse d’Alain Raoust (lire notre interview), nous la retrouvons dans un joli café du 11e arrondissement de Paris, autour d’un jus de fruits et d’une salade toute douce. Estelle Meyer a lancé son projet musical cette année, avec Sous ma robe, mon coeur, un livre-disque habité, où son timbre grave et ses airs rétros chantent la sororité, des cantiques et évoquent des lignées qui vous habitent…

Comment s’est passée la première partie de Jeanne Cherhal aux Folies Bergères ?
J’étais étonnée de ne pas avoir peur. La salle était pleine et le public très accueillant. Dans les ors et le décor très rococo des Folies Bergères, je me suis sentie très heureuse tout de suite et j’aime beaucoup Jeanne. Nous avons joué ensemble au théâtre dans « Songe et Métamorphose », mis en scène par Guillaume Vincent. C’était autour des Métamorphoses d’Ovide et du Songe. Nous formions un couple : le roi et la reine des fées. C’était du chant lyrique mais nous avions tout transposé d’une octave avec des ingénieurs de l’IRCAM. Tout l’aspect magique de la forêt était traité par de la musique classique. Cela nous a beaucoup rapprochées… Comme chanteuse et actrice, elle m’a impressionnée et comme femme, j’ai tout de suite aimé son humilité et sa pudeur. C’est une rencontre forte.

Ce matin vous sentez-vous « chouette nocturne, une gitane brûlante  aux grelots d’or, une princesse moscovite travestie, une louve blanche de l’immense ou une plume » ?
Franchement, ce matin, je me sens plus empereur de Rome bourré. Je suis venue à pied de chez moi, j’avais envie de prendre l’air, je me sentais vivante, je sentais de la force dans mes jambes mais en même temps je me sens un peu plume parce que je me sens aussi très légère, pas le poids de mon être, plutôt quelque chose qui va, comme dans l’eau. Ça coule, une douceur.

Dans votre album, qui est aussi un livre et un spectacle, le spectaculaire et l’intime s’entremêlent. Comment menez-vous les deux de front ?
J’adore le côté chaud. Parfois, j’ai l’impression de contenir neuf personnes, de m’élargir pour me laisser emporter par ce qui me traverse pour devenir un corps spectaculaire. Après avoir assumé cette puissance, ce grand tambour, il y a aussi la grande fragilité. J’ai vraiment les deux en moi qui alternent aussi selon les chansons. Chaque chanson est écrite dans un moment de creux, de nécessité, d’orgasme de vivre, de rage ou de grande nudité… Ce sont des prières ou des manifestes où j’exprime tous mes visages. Tous ces visages se succèdent avec joie, ils sont contents d’être convoqués et il y a une farandole de mes intimes qui peut s’exprimer.

Votre chanson « Pour toutes mes sœurs », ainsi que le clip convoquent les femmes du monde. Vous êtes à la fois comédienne de théâtre, de cinéma et chanteuse. Vous êtes au cœur de l’avant-scène des changements de la condition des femmes. Comment analysez-vous les changements depuis #metoo ?
Dernièrement, j’étais à Marciac avec l’Orchestre National de Jazz pour créer le premier opéra jeune public « Dracula ». Je jouais Dracula. Beaucoup d’enfants demandaient « mais c’est un homme ou une femme ? » Et je disais : « La vampire d’aujourd’hui, le ciel m’a donné ce teint livide, m’a fait mâle et femelle ». Par ailleurs, le directeur de l’Orchestre National de Jazz était auparavant physicien et parlait de l’univers, de l’expansion de l’univers, de la vitesse de la lumière. Moi, je suis une fervente, j’aime prier, j’aime trouver une trace de Dieu dans tout, de la divinité en tout cas, de l’infini dans les choses. Et en parlant avec ce scientifique cartésien, je me suis rendu compte que j’avais une intelligence émotionnelle. Et cette question de ce qui est en train de changer, je l’aborde avec émotion. Mais en même temps, j’arrive avec mon regard de philosophe, avec ce rapport au temps peut-être plus large, moins collé aux faits. Et je me dis que c’est un peu comme la fin de la société à deux vitesses entre les noirs et les blancs aux États Unis dans les années 50. C’est comme si les femmes étaient le dernier peuple opprimé, avec beaucoup de subtilité ; un esclavage très fin dont on commencerait à se rendre compte… Ce qui m’a beaucoup frappée dans le discours d’Adèle Haenel, c’est lorsqu’elle a dit « que la révolution ça se fait aussi dans sa famille ». C’est tellement vrai. Quand j’ai fait la chanson « A toutes mes sœurs », j’ai filmé 58 femmes dont ma mère, des mères spirituelles, des figures importantes. Il y a des sociologues, des réalisatrices, des actrices, des danseuses, des femmes que je trouvais belles. Quand on m’a présenté à ces femmes, je suis rentrée en voiture, j’étais tremblante : je sentais que j’avais fait quelque chose d’important pour moi, pour ma lignée, pour mes grand-mères, pour toutes les lignées de femmes. J’avais l’impression d’avoir provoqué une réparation importante au point même que mon père et mes frères écoutent cette chanson.

Quelles ont été leurs réactions ?
Assez pudique et aussi assez étonnés du succès : nous avons eu plus de 50 000 vues sur Facebook. Ils ont réagi un peu comme des enfants contents qui ont l’air de dire « on la regarde grandir ». Pudiques mais généreux.

Pouvez-vous nous parler de vos ateliers avec des femmes lors de votre résidence aux Plateaux sauvages ?
Lorsque l’on m’a demandé ce que je voulais faire en médiation culturelle pour cette résidence, j’ai tout de suite dit : « un cercle de femmes ». C’était évident, je suis aussi très inspirée par le chamanisme, toute la culture amérindienne que j’ai découverte il y a 6 ans et alors que je commençais à chanter. Avec ce groupe de femmes, je voulais travailler sur la magie, sur la sororité, sur le divin aussi, le grand féminin, sur un endroit de confiance où on peut parler à travers un atelier d’écriture et d’improvisation. Pour la première session, j’avais le trac. Il y avait dix femmes de 23 ans à 72 ans et j’avais apporté une petite photo de ma mère, une petite Athéna, une chouette. Je les ai toutes mises en cercle, avec des coussins oranges, des essences pour que ça sente bon ; j’avais envie que cela soit doux. Il y avait des néons, je les ai éteints. J’avais apporté des petites lampes et j’ai mis de la lumière douce. L’une des femmes s’appelait Zoé, cela veux dire la vie. Une autre avait des soucis d’oreilles. On a confié au petit feu d’Athéna le soin de purifier (pas brûler) ses appareils auditifs. Une autre a dit que parfois il vaut mieux être sourd que d’entendre des conneries. Une autre ne savait pas qui elle est et son nom veut dire prophète alors on l’a appelé petit prophète. Je leur ai aussi fait écrire une lettre à un ou une de leur ancêtre, une lettre à elles-mêmes ; ensuite nous nous sommes mises en cercle, je les ai fait chanter en fermant les yeux, un chant libre, nous avons partagé des berceuses, dans une douceur et nous avons vraiment vécu… Puis chacune a prononcé un mot qui lui venait : « lignée », « gratitude », « sang », « famille » et elles ont écrit sur le sujet. L’objectif était d’offrir carte blanche à chacune sur ce qui la fondait.

Un cercle de femmes… En même temps, pour la musique de l’album et du spectacle, ce sont deux hommes qui vous entourent…
Parce qu’on a besoin des hommes, on a besoin des deux énergies, on est dans un monde complémentaire et moi je sens le silence de mes deux musiciens, à la fois très féminin et très puissant. Grégoire rentre dans le piano, il le croque dans ses mains. Et en même temps il est capable d’infinies douceurs. Pierrot, c’est pareil, c’est un batteur d’une immense subtilité : des ailes de colombe ! Il y a une chanson qui s’appelle « Mes cardinales », je suis arrivée en disant « Voilà j’ai une chanson sur les règles » et ils ont dit « ok ». Ils m’aident et me donnent de la force pour garder pied.

Parlez-nous du disque et de son mélange des genres…
Je compose et j’écris quelque chose de différent pour chaque chanson. Par exemple, « Il y a » qui est le premier titre a commencé sur le piano et, au début, je n’arrêtais pas de pleurer. Je crois que l’écriture ouvre des chambres assez secrètes. Il y avait dans mon cœur des statues glacées et peut-être même une détresse. J’ai pensé à une scène de la bande dessinée Le Chat du Rabbin, celle où le rabbin dialogue avec un chaman et un homme musulman dans le désert et j’ai écrit « Des vieux rois qui se rencontrent pour parler de leurs trouvailles, quand à vivre pour avoir moins mal.» Face au grand gouffre du monde, à ce mystère d’être là, comment fait-on ? Je suis fascinée par le silence du désert. Cela me fait aussi penser au poème de Sully Prudhomme « le vase où meurt cette verveine, d’un coup d’éventail fut brisé, le coup dut l’effleurer à peine. N’y touchez pas il est brisé, il est fêlé ». Le silence est une fêlure si fine que personne ne la voit à l’œil nu. C’est quelque chose d’absolument délicat et cela me fascine.

Il y a votre texte, mais il y a aussi la musique…
La musique n’est pas raisonnable, parce qu’elle n’est pas intellectuelle, elle ouvre vers un autre sens que celui porté par le mot. Lorsque le mot et la musique communiquent, l’on est touché par des mondes à la fois contraires et complémentaires. Vous pouvez, par exemple, entendre chanter dans une langue que vous ne connaissez pas et pleurer. C’est ça que je cherche avec la musique. C’est l’endroit qui vous saisit sans comprendre, sans avoir besoin de comprendre. Avec dans sa matière, plusieurs niveaux d’écoute et de sens. Je pense qu’on comprend le sens d’une voix avant de comprendre ce qu’elle dit. Parce qu’on vient d’un ventre d’où l’on entendait des sons, des choses, des mots et des vibrations. Parce que l’on a besoin de rythmes, on a besoin de tambour, de la délicatesse du piano, parce que je ne suis pas tous les instruments à la fois, parce que j’ai besoin de l’autre aussi.

Parlez-nous du titre a priori léger « Mon petit amour ».
Cette chanson plaît beaucoup, mais « Mon petit amour » c’est quand même un moment de déchirure. Un moment où on ne sait pas si l’amour va continuer ou mourir, dans une espèce de peine et de joie des matins où tu es mal d’amour. En même temps, il y a quelque chose d’assez enfantin, d’apparemment léger et je ne saurais pas expliquer pourquoi j’ai fait une chanson comme cela. Je suis toujours une nécessité. J’entends un air qui vient et des mots qui le suivent. Tout arrive par petits blocs.

Entre cinéma, scène, chansons et textes, à quoi ressemble votre programme de l’année 2020?
2019 a été une année de grande floraison. J’ai l’impression que chaque saison me précise, comme si j’étais encore un bébé dans le ventre avec des dernières finitions à ciseler. Pour l’instant, il y a une intelligence de l’univers qui fait que les choses se tissent dans un ordre qui me convient. Cette rentrée, j’ai fait un spectacle de théâtre auquel je tenais beaucoup ; en ce moment, j’arrive à tourner pour la prochaine saison de la série Dix pour Cents et c’est aussi une période de chant ; et en 2020, je crée un autre spectacle qui sera aux Bouffes du Nord autour de l’œuvre de Garcia Lorca avec Daniel San Pedro qui met en scène et  Camelia Jordana, Aymeline Alix, Zita Hanrot, Johanna Nizard… Nous jouerons des sœurs et aurons chacune trois morceaux de musique entre le poème et le chant. Je n’ai pas envie de choisir entre musique, théâtre et cinéma. Cette multiplicité de canaux pour arriver à l’autre me plaît  et crée un lien aux autres. Je n’aimerais pas n’être que dans mon monde : il est tellement beau et il me plait, mais je sens aussi que j’ai besoin régulièrement d’être nourrie, dirigée pour apprendre. La liberté que je rencontre dans la musique, l’intime que je rencontre dans mes textes, dans mon silence, dans ma chambre,  rejaillissent sur ma façon de jouer ; cela me donne de la force sur la scène. Il y a un rapport jouissif, gourmand à se donner et à s’amuser de mes transformations mais il faut être aussi peut-être un aigle qui veille à la question : « A quel service ? Pour dire quoi ? » Et ce n’est pas rien de porter un texte trois ou six mois, comme si je ne voulais pas faire n’importe quoi, mais être en vibration, être un beau flambeau, avec des responsabilités pour moi et pour les autres aussi.

Enfin, pouvez-vous parler de votre expérience au festival Les aventuriers à Fontenay-sous-Bois…
Avant même le concert du 14 décembre, on m’a demandé d’apporter un objet pour en faire cadeau au public, comme pour faire un petit autel des gens qui sont passés par ce festival. Vous imaginez bien j’ai adoré… Un objet ça reste.

visuel : (c) Fred Chapotat

Le Gujô Odori, danser pour se relier au monde
Courts-métrages : appel à projets pour la compétition les Regards de l’ICART
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *