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Affaire Matzneff : un tournant dans le monde de l’édition ?

Affaire Matzneff : un tournant dans le monde de l’édition ?

16 janvier 2020 | PAR Louise Marchand

Après la publication d’un ouvrage décrivant l’emprise qu’elle a subie de la part de l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle avait 15 ans, Vanessa Springora a déclenché l’ouverture d’une enquête policière ainsi qu’un torrent médiatique.

Une enquête préliminaire pour viols sur mineurs de moins de 15 ans a été ouverte par les forces de l’ordre. Au vu de cette annonce et du procès médiatique qui l’accompagne, ses maisons d’édition décident de stopper la publication des ouvrages. Après Gallimard et La Table Ronde il y a quelques jours, les éditions Léo Sheer prennent à leur tour la décision de retirer de la vente les œuvres « Les carnets noirs », et « Les moins de seize ans » de Gabriel Matzneff.

Pourquoi le monde de l’édition, pourtant partagé sur le sujet, éprouve d’un coup un remords à propos d’actes tolérés jusqu’ici ? Pourquoi étaient-ils tolérés ?

Le concept de transgression positive

Les agissements de l’homme de lettres n’ont jamais été placés sous silence, bien au contraire. Toutes ses relations avec des enfants ou jeunes adolescents étaient consignées dans ses œuvres toutes plus explicites les unes que les autres. M. Matzneff, riche de son image de séducteur et d’artiste torturé, était pourtant un homme très apprécié du beau monde.

Pour expliquer l’indulgence dont il a fait l’objet, on peut évoquer deux visions qui s’opposent et que l’on pourrait qualifier – avec mesure bien sûr – de problématiques générationnelles.

Aujourd’hui, la nouvelle génération ne comprend pas la tolérance à l’égard de ce genre d’agissements. Et l’ancienne génération considère cette dernière comme intolérante et rétrograde.

Il faut concevoir pour comprendre la mentalité de la fin du 20ème siècle en admettant une forme de descendance de mai 68 : l’idée de libéralisation des mœurs.
La jeunesse des années 60 – 70 se libère d’une chape moraliste avec une exaltation profonde. Selon l’historienne Florence Rochefort, dans L’Imbrication du culturel et du politique, la contre-culture s’y manifeste à travers les corps, et la jeunesse à comme mot d’ordre la transgression. C’est une transgression salvatrice mais qui imprègne les esprits et les maintient dans une pensée autoritaire.
Antoine Gallimard, en justifiant le retrait des livres de Matzneff du marché, explique qu’il « sentait bien que le lien, la tension entre ses écrits et la vie réelle devenaient de plus en plus problématiques et que l’esprit de transgression ne pouvait seul en justifier la programmation ». Pendant des années, les héritiers de la pensée soixante-huitarde auront une vision de la transgression positive qui les aveugle sur une certaine réalité.

Une vision machiste

Cette réalité n’est pas écoutée également par machisme. La misogynie de ce cercle littéraire ne laisse aucune parole aux victimes féminines, qui ne sont d’ailleurs même pas considérées comme des victimes. Il aura fallu atteindre un climat d’écoute et la sortie d’un témoignage de l’une d’entre elles des décennies plus tard pour faire éclater la vérité sur cette affaire.

Un débat sur l’unanimité des médias littéraires sur le sujet.

Alix Girod de l’Ain de la revue féminine « Elle » dénonce cette formule balancée à tout va dans l’espace sidéral médiatique : « c’était une autre époque ». La journaliste affirme qu’une « complaisance » générale du monde de l’édition est fausse. Au sein de son magazine depuis les années 90, toute interview avec le personnage était proscrite « car c’était un salaud ». C’est une réalité, des voix se sont élevées contre le personnage.

C’est le cas de l’autrice canadienne Denise Bombardier venue en 1990 faire la promotion de son livre en même temps que l’intéressé dans l’émission Apostrophes, qui a la témérité d’émettre une critique. Mais cette femme a vu déferler sur elle un véritable holà d’injures allant de « coincée », « rétrograde », jusqu’au questionnement de sa satisfaction sexuelle. La perception de cette parole est une parfaite illustration du changement d’ère auquel nous assistons depuis quelques années.

L’homme est protégé par cette vision du milieu intellectuel parisien, et le magazine ELLE a beau refuser les interviews, il ne dénonce pourtant pas ses agissements. C’est vrai que tout le milieu littéraire ne le défend pas, mais c’est un noyau dur et spécifique qui le fait.

La « clique de Saint-Germain-des-Prés » 

Selon l’essayiste et créateur du prix du style Antoine Buéno, on a affaire à une sorte d’« intelligentsia parisienne » composée de Sollers, Pivot, D’Ormesson … La « bande de dandys germanopratins ne permet pas de remise en cause possible, car elle pose un vernis sur tout ». Un vernis intellectuel, un rayonnement élitiste qui rend ses agissements intouchables. L’existence de cette bande pose la limite du fonctionnement microcosmique de ce genre de réseau : si considéré comme élite, les comportements ne peuvent être condamnés facilement. Seulement arrive un moment où la pression sociétale fait basculer cette oligarchie intellectuelle.

Un tournant

Les réflexions sur le patriarcat et la culture du viol prennent de plus en plus de place dans l’espace médiatique. Soudainement le consentement devient important. La parole s’ouvre sur les sujets et le point de mire change. Plus féministe, plus humaniste. Il y a une prise de conscience dans la notion de victime, et la parole leur est donnée.

La voix de Vanessa Springora est une parole que l’on n’a pas l’habitude d’entendre. Elle offre le point de vue rarissime qu’aurait pu donner la Lolita de Nabokov. Elle met face au monde une réalité qui ne donne plus place au détachement. Elle met en lumière la nécessité absolue de l’écoute des victimes. De voir au-delà des étiquettes pour chercher ensemble ce qui est bon et juste. Nous rappelant ainsi qu’il est urgent d’ouvrir nos yeux pour aller vers un plus grand humanisme.

 

 

Visuel : © Phidelorme

https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/legalcode

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Louise Marchand

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