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13 novembre 2015 : faire parler les élèves

13 novembre 2015 : faire parler les élèves

18 novembre 2015 | PAR Clémence Charrier

Au vu des événements du vendredi 13 qui ont eu lieu à Paris, le retour en cours du lundi matin était nécessairement particulier. Les professeurs de tous les établissements, école, collège, lycée, et les professionnels des études supérieures ont dû faire face au climat de chagrin et de révolte qui régnait parmi leurs élèves, mais aussi faire face aux questionnements des plus jeunes. Comment aborder le sujet ? Que dire ? Comment répondre aux interrogations spontanées et franches des enfants ? Autant de questions que tout le corps enseignant se pose lors d’une telle situation. Un retour à la vie éducative encadré par un communiqué officiel de la ministre de l’éducation, et des concertations entre professeurs.

Lors de son passage à la radio ce lundi matin, Najat Vallaud-Belkacem a témoigné son soutien à tous les membres des équipes pédagogiques de l’éducation nationale. Parmi les instructions qu’elle a diffusées à tous les acteurs de l’éducation via plusieurs communiqués, la ministre a évidemment évoqué la minute de silence obligatoire, ayant lieu partout en France, et même à l’étranger. Au micro de Patrick Cohen, elle explique : « C’est évidemment important que l’école soit associée à cet instant de recueillement [qui] doit bien entendu être adapté à l’âge des enfants. […] La minute de silence doit être précédée d’un moment d’échange. » D’après nos témoignages, ces instructions ont été massivement respectées.

Laisser parler les élèves

De quelle façon peut-on parvenir à rassurer les enfants, sans pour autant minimiser le problème ? La nuance est difficile à saisir, surtout pour les plus jeunes, entre vivre avec la peur, et vivre sous la menace. Catherine, institutrice de CE2 dans une école privée de la banlieue lyonnaise, nous explique que pour faire face, elle a préféré adopter une posture d’adulte référent, symbole de la stabilité pour les élèves, pour ne pas tomber dans l’émotion à outrance. Rosalie, une jeune étudiante en lettres qui effectuait son premier jour de stage ce lundi, au sein d’un collège, témoigne : « Ce qui ressort le plus fortement, c’est la tristesse, la peur vient ensuite. Peur de la guerre, pour ses proches, de mourir. » Mais comment permettre aux élèves de verbaliser ce qu’ils ressentent ? Géraldine, maman de deux filles allant au collège Beaumarchais, à côté du Bataclan explique que « La professeur d’arts plastiques a proposé à sa classe de 5e de réaliser un dessin sur ce que les attentats inspiraient aux élèves, à partir du blason de Paris. » Une manière intéressante d’inciter les élèves à extérioriser, surtout pour les plus timides d’entre eux, qui n’auraient pas osé prendre la parole lors des échanges en classe. En effet, Thibault, professeur d’histoire-géographie dans un lycée du Jura, nous le dit : « De manière générale, le problème était la monopolisation de la prise de parole par les plus informés et les plus habitués à la réflexion. Les autres restent passifs, silencieux. Ils laissaient aux autres le soin de réfléchir pour eux, ce qui est dommage. » Pour favoriser la communication, Rosalie explique que « Le professeur avait choisi une structure entièrement circulaire pour faciliter le dialogue et l’implication. Cette fois, il ne s’était pas mis au centre, mais a pris place dans le cercle lui même. » Une belle façon d’indiquer aux élèves que la parole concerne tout le monde.

Les encadrer

Mais plus l’âge des élèves avance, plus le mode de dialogue évolue, laissant place à un questionnement de fond sur le sujet. Ainsi, Yaël Hirsch, professeur de sciences politiques à l’IEP de Paris, raconte  que dans l’amphithéâtre, l’émotion laisse ainsi place à la réflexion, et les élèves, plutôt qu’un besoin de parler, expriment une curiosité intellectuelle. La réponse est alors différente : il s’agit d’expliquer aux étudiants de nombreux concepts, tels l’état de droit ou l’état d’urgence, d’en comprendre les implications. Les étudiants étant déjà sur-informés, l’échange se transforme en débat, où chacun a déjà une opinion bien précise. Si à l’école primaire et au collège, le rôle du corps enseignant est d’expliquer pour rassurer, à partir du lycée, il s’agit de permettre aux élèves, non seulement de comprendre, mais surtout de mieux comprendre, et d’encadrer la parole, pour favoriser une véritable réflexion sur les événements. L’occasion pour les professeurs de se rendre compte du mode de pensée de leurs élèves, et d’orienter le débat vers une véritable réflexion. « J’ai pu prendre conscience aussi de l’influence des thèses complotistes. Ils sont nombreux à penser que Daesh est un pantin fabriqué par les USA.« , nous dit Thibault. « Le plus important était de tenter d’affiner les mots, de comprendre et d’expliquer. C’est mon rôle, d’autant plus en histoire-géo. J’ai donc tenté de leur expliquer la guerre en Syrie, les logiques du terrorisme, le fonctionnement des filières, le recrutement djihadistes, etc. J’ai voulu aussi décrypter les réactions politiques, et les exhorter à être critique. » Une véritable confiance en les capacités de ses élèves donc, pour les pousser, toujours, à s’ouvrir et à se servir de leurs connaissances pour nourrir leur réflexion sur le monde.

Informer les élèves, une application qui a eu lieu dans tous les établissements, puisque « On se rend compte que l’information diffusée avec plus ou moins d’intelligence durant le week-end n’a pas forcément contribué à clarifier les esprits. » nous raconte Rosalie. Pour les plus jeunes pourtant, difficile d’expliquer la guerre, le terrorisme et leurs conséquences. Prenant cela en considération, Catherine a voulu permettre aux élèves de mieux intégrer les événements en se basant sur un système de valeurs dans le cadre d’une « pédagogie coopérative » qui s’appuie sur des principes tels l’entraide, l’ouverture à l’autre, le plaisir, ou encore l’engagement. C’est pourquoi après avoir échangé avec les enfants, elle a tenu à mettre en place une séance de méditation, pour qu’ils puissent gérer et tenir compte de leurs émotions. Une méthode adaptée aux jeunes enfants dans ce contexte si complexe.

Qu’ont retenu les professeurs de cette journée ? Leur mission d’accompagner les élèves, de les encadrer, de les rassurer, se faisait dans le cadre de leur propre émotion, un exercice délicat donc. Thibault témoigne : « L’émotion, le vécu de la terreur de vendredi soir, me donnait aussi terriblement envie de partager ça avec mes élèves, de marquer avec eux un temps de l’exceptionnel et du dramatique. Et je crois qu’ils l’ont ressenti aussi. » Dans son école, Catherine nous explique que ses élèves l’ont beaucoup surprise, et lui ont même parfois donné une leçon de clairvoyance, en citant cette phrase qu’elle a entendu de la bouche d’un enfant de huit ans : « Ils n’aiment pas la liberté, ils en ont peur. »

VISUELS : © wikipedia

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Clémence Charrier

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