Essais

Une conversation en yiddish dans la psychanalyse

Une conversation en yiddish dans la psychanalyse

18 novembre 2015 | PAR La Rédaction

La psychanalyse est une conversation, Max Kohn de livre en livre, n’en démord pas. C’est une conversation entre les vivants et les morts, une conversation des langues entre elles. Max Kohn n’hésite pas à penser même qu’il y a dans tout cela du vampirique. Et le yiddish, le jargon comme disaient Freud et la plupart des assimilés, est cette langue créolisée qui fut une des langues qui entoura Freud et qui, s’il devait parfois se la faire traduire en allemand, l’imprégna évidement. Le Mot d’esprit, le Witz, en yiddish, le vits, n’est pas qu’une bonne blague, qui peut être un moment un peu convenu de la conversation entre juifs, il est une des chevilles ouvrières du yiddish. Il fait d’un coup éclater l’habitude en aval et en amont, levant d’un coup la solitude du locuteur. Tout un peuple se masse autour du vrai bon mot, qui est ce petit câlin symbolique que par une langue on peut se donner à soi-même quand, pour se consoler de l’inconsolable, seul un sourire peut d’un coup arracher l’être au tragique. Max Kohn dans ce livre évoque du reste plusieurs théories du mot d’esprit, celle de quelques autres et la sienne.

Depuis dix ans, à côté de son métier de psychanalyste et de maître de conférences à Paris, il a  réalise pour une chaîne australienne de Melbourne et d’autres média plus de trois cents interviews de yiddishophones. Archive sonore et visuelle (qu’on peut retrouver sur son site) comme une encyclopédie de visages et de voix, documents anthropologiques sans pareils où parlent de leur vie et de leur rapport à la langue, des interviewés inconnus ou connus parmi lesquels l’avocat Samuel Pisar, l’écrivain Aharon Appelfeld, le pianiste russe Evgeny Kissin, le physicien Izio Rozenman, un des derniers enfants de Buchenwald, le linguiste Yitzhok Niborski, et beaucoup d’autres. Aucun de ces entretiens n’est une psychanalyse, tous ont un protocole à eux très rigoureux (dix minutes, et on parle en yiddish), tous partagent pourtant avec la séance psychanalytique quelque chose que Max Kohn appelle un événement. Un événement c’est « quelque chose qui arrive et qui n’est pas rien », comme disait le philosophe Vladimir Jankélévitch. Et pas d’événement sans que, dans le ronron du langage, dans ce que Lacan appelait le discourcourant, n’apparaisse une brisure qui appelle la pulsion à faire un écart avec sa répétition pour entreprendre un voyage inédit. C’est ce presque rien que Max Kohn découvre dans ses interviews en essayant juste d’y trouver quelques principes organisateurs. Une langue est toujours comme au-delà d’elle-même. Il suffit parfois juste de l’entendre pour qu’elle vous saisisse, hors du sens apparent.

Quatre règles ou principes apparaissent pour lui invariants, à prendre en compte pour une transmission d’avenir :  1/ que la langue n’est pas innocente, qu’on y aime comme on y tue et le yiddish est une langue mutilée,  2/ que le yiddish ne vient combler aucun vide, mais qu’il est juste une tranche de parole, 3/ qu’il faut dans le vits ne jamais s’oublier ni oublier qui est celui qui entend, 4/ qu’enfin, puisque dans la psychanalyse il est toujours question de transfert, c’est à un transfert à la loque (Kohn examine longuement ce mot qu’il emprunte à la grande psychanalyste Anne-Lise Stern), aux loques que devinrent les ancêtres dans les camps, qu’on a affaire.

Le dernier livre n’est pas une anthropologie froide, il évoque avec beaucoup de chaleur les rencontres que Max Kohn appelle les « transferts latéraux », qui donnent à penser et à vivre au sujet psychanalyste.

Plus que dans les autres livres de Max Kohn le ton est personnel, le récit parfois à la première personne, et alternent, avec un tempo presque talmudique, dans cette mosaïque, des pensées générales (sur Kafka, sur Berlin…) et des effets de confession, mosaïque qu’est toujours quand on y songe vraiment une conversation qu’on se découvre avoir eue avec l’auteur lui-même, une fois le livre refermé.

Une conversation en yiddish dans la psychanalyse

A propos de L’événement psychanalytique dans les entretiens en yiddish, Max Kohn,

     Préface de Robert Samacher. Editions MJW Féditions, Collection « Culture et langage »,

     Paris, 2015.

F. Ardeven

psychanalyste

Site de Max Kohn : http://www.maxkohn.com/

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