La Logique du pire, catharsis contemporaine au théâtre de la Bastille

5 octobre 2017 Par
Bénédicte Gattère
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Étienne Lepage et Frédérick Gravel sont les co-metteurs en scène de cette pièce irrévérencieuse, malicieuse, crue, et surtout, très drôle. Le titre ne le laisse pas présager mais la Logique du pire fait beaucoup de bien. 

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Sur scène, la troupe des cinq Canadiens envoient leurs textes comme on propose une chanson, un texte rappé sur une scène ouverte. Chacun des personnages vient exprimer devant le public une anecdote intime ou faire son examen de conscience, sans pudeur ni faux-semblants. Et c’est bien de cela dont il est question : mettre à nu le personnage social que l’on endosse. Au travers de monologues ou de dialogues décontextualisés, chacun et chacune dans le public peut reconnaître ses propres lâchetés, ses peurs enfouies ou ses secrets les mieux gardés. Pour l’une, il s’agira d’avouer que c’est parce qu’elle a peur d’être humiliée par les autres qu’elle se lève tous les matins pour aller à son travail, que si elle est polie, en réalité, elle a furieusement envie d’envoyer balader le monde entier. Pour un autre, l’aveu sur scène consistera en la description d’une scène masturbatoire grotesque et presque touchante, inspirant toutefois une forme de dégoût. Une autre avouera un crime commis par inadvertance, en ouvrant une simple porte. Un autre encore prend le micro pour parler de la façon dont il utilise ses parents : le genre de choses dont on ne se vante pas d’ordinaire…

« Je me suis perdu dans la brousse et je ne me suis jamais revu vivant. » La pièce écrite par Étienne Lepage, c’est aussi cela : un texte travaillé, très beau, avec ses éclats, qui parle de fuites et de basculements irréversibles. « Si on te propose de te vendre un char, renverse la cafetière, cours et ne te retourne pas. Si on te propose de parler de placement fiduciaires, renverse la cafetière, cours et ne te retourne pas. Si on te dit que tu n’es pas dans les bonnes toilettes, demande à l’autre s’il est dans le bon corps, cours et ne te retourne pas…Mais si tu as besoin d’un char pour courir et ne pas te retourner, alors vole un char et ne te retourne pas. » Encore une fois, il peut s’agir de choses dont on ne se vante d’ordinaire mais que l’on peut pourtant rêver de faire.

La Logique du pire nous donne à entendre plus qu’à voir, -laissant l’imagination du spectateur faire sa part – des situations-limites. Comme dans le film Magnolia, les personnages apparemment englués dans la banalité de leur quotidien passent de l’autre côté. Un beau jour, il échappent à la norme. Celui qui s’est « perdu dans la brousse » par exemple, a saccagé une chambre d’hôtel et un cabinet de dentiste dans un enchaînement tout à fait jubilatoire. On rit beaucoup, et les situations aussi bien que les personnages, sont tous très contemporains, avec des questionnements actuels qui nous parlent. On a envie de parler d’un théâtre générationnel, de celui d’une génération qui a à faire face au désastre écologique et à la remise en cause de la valeur travail et du modèle de vie de leurs parents, issus du baby-boom : ces fameux trentenaires à la lisière d’un monde en mutation.

Les situations présentées, à la fois tragiques et cocasses, sont ponctuées de moments musicaux, particulièrement bien amenés. Les comédiens se mettent à danser, amenant une autre dimension, plus viscérale, au spectacle. Les moments chorégraphiés confinent à la grâce pure, le temps est suspendu, laissant la place à un sens plus profond du texte. N’oublions pas que Frédérick Gravel est chorégraphe. Son approche de la mise en scène a certainement contribué à donner cette ampleur à la pièce, qui aurait pu, en suivant la « logique du pire » se réduire à un enchaînement de sketches…

La Logique du pire se termine sur une proposition tragico-absurde, que l’on ne vous dévoilera bien évidemment pas ici, mais qui résonne immanquablement en chacun de nous. En effet, face au monde actuel, ses dérives, dramatiques et parfois fécondes, comment se positionner ? Comment trouver sa voie ? Comment ne pas se trahir soi-même ? Le théâtre, définitivement, est toujours là pour nous apporter les éléments de réponse nécessaires. À la fin, en tant que spectateur, on a envie de rejoindre cette bande de comédiens, à l’accent si sympathique. De refaire le monde avec eux, emportés par leur énergie.

Théâtre de la Bastille

76, rue de la Roquette (Paris, 11e)

Tous les soirs à 19h30 du 4 au 14 octobre  (relâche le dimanche)

Visuel : ©Denis Farley