Opéra en plein air 2018 : Dis-moi « Carmen », peux-tu encore nous séduire aujourd’hui ?

23 juin 2018 Par
Magali Sautreuil
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Comme chaque été, depuis 2001, l’opéra en plein air vient à la rencontre du public, dans de magnifiques sites patrimoniaux. Cette année, « Carmen », une des œuvres les plus populaires et accessibles du répertoire français, est à l’honneur.

Passion, jalousie, trahisons, crimes et liberté sont les maîtres-mots de cet opéra. Mais cela, vous aurez tout le loisir de le découvrir lors d’une des représentations de cet été !

 

affiche

Carmen, l’ultime oeuvre de Georges Bizet, est l’opéra le plus joué dans le monde, au point que certains de ses airs sont devenus de véritables tubes. Rien d’étonnant donc à ce que Carmen soit de nouveau au coeur de la programmation de cette dix-huitième édition de l’opéra en plein air. En 2010, c’était Patrick Poivre d’Arvor et Manon Savary qui étaient aux commandes. Cette année, c’est au cinéaste Radu Mihaileanu d’adapter cette dernière création de Bizet (lire notre interview ici) !

 

Afin de ne pas trahir l’œuvre d’origine, le réalisateur a opté pour une mise en scène classique, respectant les codes de l’opéra, mais nuancée par sa propre sensibilité. En effet, on retrouve dans son adaptation deux thèmes qui lui tiennent à cœur : l’acceptation de l’autre, quel qu’il soit et les immigrés. Lui-même ayant fui la dictature de Ceausescu en Roumanie et ayant beaucoup voyagé, il a, en quelque sorte, insufflé une partie de lui-même dans cet opéra. Les deux thématiques qu’il y aborde transparaissent dans le choix d’une distribution internationale, ainsi que dans sa vision de Carmen. Les contrebandiers Dancaïre et Le Remendado sont désormais des passeurs, qui aident des familles de migrants. Dans l’acte II, qui se déroule dans l’auberge de Lilas Pastia, un repère de brigands notoire, toutes les nationalités et classes sociales se côtoient : Bohémiens, Africains, Arabes, Espagnols, riches, pauvres… La rencontre de toutes ces cultures réveille la Carmen de Bizet : au rythme de la chanson bohème Les tringles des sistres tintaient, chacun s’essaye à la danse, y compris Carmen, d’abord aux yeux de tous, puis seulement pour Don José. C’est dans ces moments-là que l’on a l’impression d’être transporté en Andalousie !

danse

Cependant, à l’exception de l’interprétation de Carmen par la mezzo-soprano Gala El Hadidi, qui danse, chante et occupe bien l’espace scénique, la mise en scène paraît par instant figée. Esthétiquement, cela est assez plaisant. Par contre, cela rend cet opéra un peu moins vivant. Ce sentiment tend néanmoins à s’estomper au fil des actes et est peut-être due au trac des premières représentations.

Il en est de même pour les décors. Si pour Nietzche, Carmen était une œuvre qui le faisait voyager en Espagne. Ici, ce n’est pas tout à fait le cas. C’est une des contraintes de jouer en extérieur : on ne peut pas changer de décors comme on le souhaite. Celui-ci reste donc inchangé d’un bout à l’autre du spectacle, même si quelques accessoires permettent de nous imaginer l’intérieur de la taverne de l’acte II et les montagnes de l’acte III (voilages suspendus). Par ailleurs, l’architecture choisie est loin de nous évoquer Séville, l’Andalousie, ses couleurs et son animation. Séville étant une ville cosmopolite, on peut certes apercevoir ce type de décor, mais elle n’est pas assez typique pour un opéra populaire. Quelques azulejos, des couleurs chaudes, des orangers… auraient suffi à nous mettre dans l’ambiance. Mais ici, le public devra se contenter d’une scène à deux niveaux, reliés par un escalier à chaque extrémité, donnant accès, à gauche, à la caserne de police des dragons d’Alcala, qui ressemble à un donjon médiéval, et à droite, à une manufacture de tabac d’époque moderne, reliées par une galerie d’arcades ornée de deux fresques. Malgré ce choix de décors, que certains apprécieront et d’autres pas, le fait qu’il reste plus ou moins identique d’un bout à l’autre du spectacle évite de perdre du temps avec des changements de décor trop long et permet également d’avoir une offre tarifaire beaucoup plus modérée.

Certaines tenues de Carmen ne sont également pas toujours appropriées. Par exemple, durant le premier acte, sa robe d’un bleu criard tranche avec la simplicité des tenues des autres ouvrières, alors qu’elle travaille avec elles. On a du mal à comprendre pourquoi elle est mieux habillée que les autres… Si c’était pour la distinguer des autres, cela aurait pu être un peu moins contrasté.

Malgré ces quelques petits détails, Carmen, en fidèle gitane, incarne à la perfection la sensualité et le pêché : elle conquière le cœur des hommes et fait enrager les femmes. Lorsqu’elle entonne La Habanera (acte I), l’un des plus célèbres airs de Carmen, au milieu des autres cigarières, dans laquelle elle expose sa philosophie de l’amour, le ton est donné. C’est une femme libre, prête à braver tous les dangers, pour ne pas trahir ses valeurs !

Quant à Micaëla, son pendant féminin, jeune femme promise à Don José, qui s’est détourné d’elle pour la bohémienne, elle est tout son contraire, symbole de pureté. La chanteuse qui tient son personnage est par ailleurs une excellente soprano, capable de monter très haut dans les aigus, tout en maîtrisant sa voix.

Le chœur tient aussi magnifiquement son rôle. Comme pour l’opéra d’origine, le chœur évolue sur scène, nouveauté initiée par Bizet pour Carmen. Les prestations de la Maîtrise des Hauts-de-Seine et d’Unikanti sont un réel ravissement pour les oreilles et apporte énormément de fraîcheur. Ils nous embarquent avec eux et, sans s’en rendre compte, on se surprend à chanter avec eux : « avec la garde montante, nous arrivons, nous voilà… sonne, trompette éclatante, ta ra ta, ta ra ta ta ; nous marchons la tête haute, comme de petits soldats… »

Il faut bien admettre que les mélodies et paroles de Carmen sont faciles à retenir et un brin entêtantes. C’est d’ailleurs ce qui fait sa singularité : une grande invention mélodique dans la simplicité !

En plus, il est aisé de saisir les paroles des différentes chansons, puisqu’elles demeurent parfaitement audibles et compréhensibles tout au long du spectacle et bénéficient même d’un surtitrage en français. Celui-ci aurait pu être complété par un autre en anglais, mais ce n’était pas forcément le public visé.

Toutefois, nous émettrons un petit bémol sur les voix, non pas chantées, mais parlées. En effet, comme lors de sa création et comme tout opéra-comique à l’origine, on a une alternance de passages chantés et de passages parlés. Or, lors des passages parlés, certains accents assez prononcés des chanteurs nous évoquent davantage le Nord de l’Europe plutôt que le Sud. Mais cela disparaît sitôt qu’ils commencent à chanter.

Leur voix est d’ailleurs bien mise en valeur par l’orchestre qui les accompagne, sans les recouvrir. Mais la tâche du maestro (dont vous pouvez lire l’interview ici) n’est guère facilitée par la disposition de l’orchestre, au sein même du plateau, dans une niche située au niveau de la partie inférieure de la scène et directement sous la partie supérieure. Il ne peut ainsi suivre l’évolution de tous les protagonistes, mais réussit avec brio sa partition.

orchestre

Malgré quelques petites critiques, Carmen demeure ce chef-d’œuvre qui a introduit le drame dans la comédie, où chacun de ses personnages nous présente ses convictions avec force, et dont la musique, cruelle, raffinée et fataliste, demeure pour Nietzche quand même populaire.

L’adaptation de Radu Mihaileanu renforce cette dimension populaire, en actualisant le propos de l’œuvre de Bizet, tout en respectant son intégrité !

Informations pratiques :

Titre : « Carmen »

Genre : Opéra comique en 4 actes tout public

Langue : Français, surtitré en français

Auteur : Georges Bizet (1838-1875), sur un livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy (aussi auteurs des livrets d’opérettes d’Offenbach) et d’après une nouvelle de Prosper Mérimée de 1847

Parrain de la saison : Antoine Duléry

Direction artistique / mise en scène : Radu Mihaileanu, assisté par Diane Clément

Direction musicale : Vincent Renaud

Orchestre : Anne Gravoin / Music booking orchestra

Chœurs : Unikanti / Maîtrise des Haurs-de-Seine

Scénographie : Bastien Forestier

Costumes : Barbara Del Piano

Chorégraphie : Isabelle Bangoura

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Distribution : Gala El Hadidi (Carmen, bohémienne andalouse et cigarière / mezzo-soprano), Eric Fennel (Don José, brigadier, caporal des dragons / ténor), Olga Tenyakova (Micaëla, jeune Navarraise / soprano), Pierre Doyen (Escamillo, toréro / baryton), Gaëlle Méchaly (Frasquita, bohémienne, compagne de Carmen / soprano), Pauline Sikirdji (Mercédès, bohémienne, compagne de Carmen mezzo-soprano), Andriy Gnatiuk (Zuniga, lieutenant des dragons / basse), Tiago Matos (Moralès, brigadier / baryton), Franck Lopez (Dancaïre, contrebandier / baryton), Sahy Ratia (Le Remendado, contrebandier / ténor), Romain Delbart (Lilas Pastia, tavernier / rôle parlé) et Gary Mihaileanu, un guide / rôle parlé)

Lieux, dates et horaires de la tournée : Du 15 juin au 8 septembre 2018 au domaine départemental de Sceaux (92) les 15 et 16 juin 2018 à 20 heures 30, au château du Champ-de-Bataille à Sainte-Opportune-du-Bosc (27) les 22 et 23 juin 2018 à 20 heures 30, au château de Vincennes (94) les 29 et 30 juin 2018 à 20 heures 30, à la cité de Carcassonne (11) le 3 juillet 2018, au domaine national de Saint-Germain-en-Laye (78) les 6 et 7 juillet 2018 à 20 heures 30, au château de Haroué (54) les 31 août et 1er septembre 2018 à 20 heures 30 et dans la cour d’honneur des Invalides à Paris (75) du 5 au 8 septembre 2018 à 20 heures 30.

Durée : 3 heures, dont 20 minutes d’entracte

Tarifs : De 39 à 95 euros selon les lieux et les catégories

Visuels officiels