Opéra

Radu Mihaileanu : « L’interprétation qui fait de Carmen une simple séductrice ne me convient pas »

Radu Mihaileanu : « L’interprétation qui fait de Carmen une simple séductrice ne me convient pas »

26 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Après Julie Gayet pour Les Noces de Figaro en 2017, le metteur en scène de l’édition 2018 d’Opéra en Plein air est le réalisateur du Concert, de Vas Vis Deviens, de La Source des femmes et de l’Histoire de l’amour, Radu Mihaileanu.

C’est sa première mise en scène d’Opéra et il va se pencher sur la séductrice absolue Carmen, de Bizet. Nous l’avons rencontré au lendemain de la conférence de presse d’Opéra en plein air où il a dévoilé sa vision amoureuse et politique du personnage de Carmen.

Note : Cette année 2018, Opéra en plein air passe par le Domaine de Sceaux, le Château du Champ-de-Bataille, le Château de Vincennes, la Cité de Carcassonne, le Domaine National de Saint-Germain-en-Laye, le Château de Haroué, ou encore l’Hôtel National des Invalides et les réservations sont déjà ouvertes, cliquez ici.

On imagine votre rapport fort à la musique après avoir vu Le Concert. L’Opéra a-t-il aussi toujours fait partie de votre vie ?
L’Opéra a toujours été là dans ma vie parce que j’ai eu la chance d’avoir des parents qui écoutaient du classique. J’ai grandi dedans. On avait des 33 tours que j’ai pu, par chance, récupérer de Roumanie. Les 33 tours du départ étaient russes, le label Melodyia, qui avait enregistré les plus grands interprètes et chefs d’orchestre russes. Et en arrivant en France, j’ai eu la chance avec le petit budget que j’avais de compléter avec les Deutsche Grammophon et Decca de l’époque, dans lesquels il y avait pas mal d’opéras. J’ai commencé par acheter d’abord les disques de Karajan, mais très vite, à travers « Le Monde de la Musique » auquel je m’étais abonné, j’ai découvert les nuances entre œuvre/chef d’orchestre/interprète : Furtwängler ou Böhm et Mahler, Ozawa et Sibelius, Norma, Tscanini et Callas, etc.

Avez-vous déjà mis du théâtre en scène ?
En Roumanie avant mon départ, j’avais une troupe de théâtre clandestine, je mettais en scène des pièces que j’écrivais. Et aussi j’étais acteur – je ne mettais pas en scène – au Théâtre yiddish de Bucarest où j’ai joué pendant deux ans toutes les pièces du répertoire yiddish.

Quel est votre air préféré de Carmen ?
La Habanera (L’amour est un oiseau rebelle) parce qu’elle pose la question de savoir ce qu’est bien aimer. Carmen est un opéra où l’héroïne est mal aimée. L’interprétation qui fait de Carmen une simple séductrice ne me convient pas. Mérimée, Halévy et Meilhac ont écrit des personnages de bohémiens d’un côté – des immigrés -, face à des Sévillans au sommet desquels le personnage de Escamillo, un torero, la star de l’époque, afin de raconter une histoire socio- politique. Don José représente aussi le pouvoir, l’Etat, l’armée.

La Habanera c’est un chant libertaire plus qu’un chant d’amour ?
Les deux. L’amour est plus large que celui entre Carmen et un homme, c’est aussi l’amour de la liberté. « L’amour est un oiseau rebelle qui n’a jamais connu de loi », n’est donc pas enfermé dans un cadre, ne peut être celui de la bienséance de la société ou du toréro qui tue le taureau. Pour elle, tout est liberté, lié à l’amour. Un amour extrême, romantique, entier.

En quoi montrer une mal-aimée fait-il de Camen un œuvre politique ?
Carmen teste la capacité d’aimer de Don José, ce n’est pas juste une femme qui fait tourner la tête des hommes. C’est une libertaire, une femme indépendante et qui interroge la véracité des sentiments des autres. Il y a un rapport politique entre Don José, le militaire qui représente l’Etat et Carmen qui représente les immigrés, population exclue de la société. Elle pense libérer Don José d’un cadre, qui est l’armée, et elle est déçue car lorsqu’elle lui dit qu’elle l’aime, à sa sortie de prison, alors qu’elle l’a attendu trois mois, il est de nouveau attiré par l’armée. Elle a espéré le libérer de cette condition… par l’amour.

Pourquoi choisit-elle un être faible comme Don José?
Don José ose libérer Carmen. Elle le pense alors capable de rejeter sa condition de militaire à Séville, mais Don José s’avère un homme faible, décevant, un imbécile.

Comment allez-vous rendre scéniquement cette vision politique de Carmen?
Les grandes mises en scène d’opéra et de théâtre que j’ai vues disent toujours quelque chose de la société dans laquelle elles sont joués. Shakespeare pour moi a de sens et il est moderne car il nous apporte perpétuellement un écho sur la condition humaine et sur la société d’aujourd’hui. Cela n’aurait pas grand intérêt de mettre en scène des pièces d’époque qui n’auraient aucun écho sur notre univers présent. Pour Carmen, je vais conserver le contexte de l’Espagne de 1820, à Séville. Mais nous allons faire de Séville une île, entourée par la mer. Il y aura deux mondes, deux plateaux : celui d’en haut, de la société occidentale et celui d’en bas, des bohémiens, qui pour moi sont des immigrés arrivés par la mer. Ce ne sont plus de simples contrebandiers mais des passeurs, avec les bons et les côtés crapuleux. L’auberge initiale, je la transformerai en mi-auberge, mi-camp de réfugiés. Pour moi, cet opéra teste la capacité d’amour entre ces mondes : les bohémiens et les sévillans. Sont-ils capables de s’aimer profondément, de communiquer ? Les bohémiens sont ceux qui arrivent, ils ne sont pas acceptés. On désire rarement ceux qui arrivent, qui ne possèdent pas la terre…

Quel est le plus grand défi dans ce travail de mise en scène pour Opéra en plein air ?
Je dirais la gestion des nombreux éléments sur scène : chœurs et chanteurs ; il faut créer du mouvement, plastiquement quelque chose de beau, d’agréable. Il y a beaucoup de texte parlé, du jeu d’acteur, c’est pour cela que nous devons choisir des chanteurs qui maîtrisent le français.

Comment prendre en compte le chant ?
Les thèmes de Carmen sont mythiques, ils ponctuent les moments les plus dramatiques de l’histoire, dessinent les mondes qui dialoguent. Bizet a écrit un chef d’œuvre, rempli d’émotion, de sens, de flamboyant et d’intime. L’Habanera est à la fois profond, léger, ironique, sensuel. Le thème du torero est flamboyant et creux, représente si bien le triomphe de la société occidentale par le sang. Toutes ces nuances sont magnifiques à interpréter.

Et les enjeux du « plein air » ?
Il y a plusieurs handicaps qu’il faut convertir en qualités. Le premier est clairement l’acoustique. Le son n’est pas le même que dans un lieu clos conçu pour un orchestre et des voix. Il faut remédier à cela, avec des micros et des haut-parleurs, surtout que Carmen sera joué devant 1800 spectateurs. Après, l’autre handicap c’est qu’il n’y a pas de salle : on ne peut pas faire monter et descendre des décors, il n’y a pas de machinerie, on ne peut pas faire glisser le plateau. On ne peut pas changer de décors entre les actes. Donc il faut s’adapter à cela, c’est pour cela qu’il y a deux plateaux : le plateau d’en haut et celui d’en bas, ce qui pose des questions de visibilité pour ceux qui sont près et loin. Il y a plein de questions techniques qui concernent la mise en scène, mais à ce stade, elle sont assez bien maîtrisées.

Est-ce difficile de monter Carmen après les dernières grandes polémiques suscitées par des mises en scène : en jeu de speed-dating par Tcherniakov à Aix cet été et avec une fin tronquée à Florence, où Carmen tue Don José à la fin ?
On peut faire ce qu’on veut mais c’est comme adapter un livre au cinéma : on doit trahir le texte quelque part, mais rester fidèle à l’esprit. Tuer don José me semble trahir l’esprit de l’opéra : Carmen défiant la bienséance sait qu’elle va mourir. Il n’y a aucune raison dramatique pour qu’elle tue don José. Par contre, je me permets de commencer l’opéra, au moment du prélude, sur Escamillo qui sort des arènes l’épée ensanglantée, il vient de tuer le taureau. Il se fait aduler par la cité.

Quel est ce symbole du sang dans Carmen ?
Le toréro gagne par le sang – il est le représentant de la société triomphante -, et Carmen finit en sang, elle est comme le taureau, condamnée dès le début à mort. Carmen parle de notre société qui se nourrit du sang.

Transposée à la société d’aujourd’hui, qui serait Carmen ?
Aujourd’hui, je n’ai pas d’exemple de femme qui affronte le cadre de la bienséance de la société. Mais hier, c’était Alexandra David-Neél, Simone Veil, Simone de Beauvoir, Joséphine Becker, Angela Davis, Joan Baez, Rita Mitsuko. Si c’était un homme, ça aurait pu être Nelson Mandela. Pour revenir à Carmen, si l’on regarde les costumes de Séville de l’époque, elles ont presque le voile. Carmen, elle est seule, elle est sensuelle, elle veut briser un cadre tabou. Dans Carmen, j’ai l’impression de voir une société qui a perdu l’esprit. A mon avis Carmen parle quand même déjà d’une société un peu moribonde, figée. Don José dit à Micaela qu’il l’aime et trois secondes plus tard il aime Carmen, pour devenir ensuite complétement fou et irrationnel, le Torero n’est pas d’une grande intelligence non plus. Et cette société où tout le monde se promène et vaque et où tout le monde est soumis à la loi, est effrayante. Carmen est haïe parce qu’elle est libre, elle donne envie aux hommes parce qu’elle est différente et elle est jalousée par les femmes parce qu’elle ose être libre.

Carmen est-il un opéra qui vous ressemble ?
Oui. Tous mes films sont politiques, mais j’aime bien traiter les sujets par le biais de l’humain, de l’émotion. J’adore la musique et j’ai hâte d’entendre l’orchestre et les voix. Et j’ai hâte de voir se construire un dialogue intense entre cette histoire, ces personnages et les 1800 spectateurs des quatre coins de la France.
visuel : RM

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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