Capriccio au Palais Garnier : Robert Carsen sait converser!

23 janvier 2016 Par Elodie Martinez | 0 commentaires

La production avait déjà séduit dès ses débuts en 2004 avec Renée Fleming et Anne Sofie von Otter, ou encore par la suite lors de l’une de ces reprises. C’est donc avec grand plaisir que nous la retrouvons actuellement au Palais Garnier dans cette mise en scène de Robert Carsen qui ne cesse de séduire et d’emballer le public.  Une « conversation musicale » qui prend ici toute sa dimension. 

Il faut prévenir avant tout, pour celles et ceux qui ne connaissent pas cette dernière oeuvre de Richard Strauss, qu’il ne s’agit en rien d’un opéra où l’action est reine, loin de là. Si le compositeur nomme Capriccio « conversation musicale », ce n’est pas pour rien : il ne s’agit que de cela. « Prima la musica, dopo le parole » ou bien « Prima le parole, dopo la musica »? Vous avez 2h30, sans entracte…

Tout se passe dans le château de la comtesse qui se prénomme Madeleine, près de Paris, dans les années contemporaines à la composition de l’oeuvre, c’est-à-dire en 1941-1942. Là, le musicien Flamand et le poète Olivier se disputent le coeur de la comtesse, veuve, à travers leurs arts. Ils demandent à leur hôte de trancher et faire un choix : la musique prime-t-elle sur le texte, ou bien le texte sur la musique? Voici l’enjeu principal qui se joue à l’intérieur même de l’opéra qui unie ces deux arts. Parallèlement sont présents le directeur de théâtre La Roche, le frère de la comtesse et la grande Clairon sur qui il a des vues, une danseuse ainsi qu’un couple de chanteurs italiens amenés par La Roche, et enfin les domestiques.

Le livret offre donc une mise en abîme de l’art et même de lui-même, puisqu’il est intégré au débat : pour mettre fin au débat, le Comte propose à l’auteur et au musicien de créé un opéra sur cette journée. Finalement, aucun choix n’est donc fait, ni par Strauss ni par la Comtesse qui est attendue par les deux jeunes hommes le lendemain à onze heures dans la bibliothèque. L’oeuvre se clôt sur sa rêverie et l’interrogation : doit-elle vraiment aller retrouver l’un d’eux le lendemain? La seule certitude est que tout n’est qu’illusion dans un spectacle, mais la vie n’en est-elle pas un elle aussi?

La mise en scène de Robert Carsen s’appuie sur cette mise en abîme et, à force d’abîme, donne toute sa dimension à l’oeuvre. Tandis que le public finit de s’installer, le décors, lui, finit d’être mis en place par les personnages afin de préparer le sextuor à cordes qui ouvre l’opéra. La Comtesse, elle, se met en place parmi les spectateurs dans la salle, un projecteur nous signalant sa présence. Une fois le sextuor terminé, la Comtesse repart et la toile de fond est retirée, laissant le plateau nu, ou presque. La scène à l’état brut, tout peut donc se créer. Peut-être est-ce là le seul bémol de cette mise en scène : le plateau nu n’offre pas aux artistes sur scène la possibilité de faire entendre leurs voix dans les meilleures conditions et ces dernières ont tendance à s’éparpiller un peu dans l’espace inoccupé. Lors de la scène finale, le décor que nous avions découvert derrière des portes en fond de scène ainsi qu’en maquette (dans le projet de l’anniversaire de la Comtesse) emplit toute la scène permettant à la voix d’Emily Magee d’être davantage appréciée. Bien que les débuts aient laissé entendre quelques aigus trop tendus, elle campe une Madeleine superbe avec peut-être un petit quelque chose hitchcockien que reflète sa blondeur.

Wolfgang Koch n’est pas un Comte déplaisant, loin de là, tandis que Lars Woldt campe un La Roche à la hauteur du livret. Benjamin Bernheim nous offre un Flamand au timbre superbe face à Olivier de Lauri Vasar manquant peut-être légèrement de relief. N’oublions pas bien sûr l’agréable M. Taupe sous les traits de Graham Clark ou encore la Clairon incarnée au pied levé par Michaela Schuster qui remplace Daniel Sindram pour l’ensemble des représentations, comme il l’avait été annoncé il y a déjà plusieurs jours. La voix la plus remarquable semble pourtant bien être Jérôme Varnier, maître d’hôtel absolument magistral. Enfin, Juan José de Leon et Chiara Skerath forment un couple de chanteurs italiens fort amusant, donnant à l’ensemble sa dose de comique sans aller trop loin, de même que la formidable danseuse Camille de Bellefon.

Vous l’aurez peut-être compris, ce que l’on retient avant tout de ce Capriccio est toujours sa mise en scène absolument fantastique, pleine d’intelligence et de réflexion, cette même réflexion qu’est celle du miroir renvoyant à la Comtesse son image en guise de réponse, ce reflet qu’est la scène face à la vie et vice-versa… Si la vie est un théâtre et que tout n’est qu’illusion sur scène, si Madeleine est parmi nous, dans le public, au début de la représentation, on est amené à s’interroger tels les personnages : qui, de la scène et de la salle, est le reflet de l’autre?

© Vincent Pontet, Opéra national de Paris


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