Opéra
Elektra, de retour sur la scène de l’Opéra Bastille

Elektra, de retour sur la scène de l’Opéra Bastille

11 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Dans la mise en scène de Robert Carsen, l’opéra est, cette fois, servi par Christine Goerke, Angela Denoke, Camilla Nylund et Gerhard Siegel. Semyon Bychkov est à la baguette.

En 2013, une nouvelle mise en scène d’Elektra du couple Strauss / Hofmannsthal est commandée par l’Opéra de Paris à Robert Carsen. Elle succède à celles de David Poutney (marquée par la présence tellurique de Gwyneth Jones et Leonie Rysanek, 1992) et de Matthias Hartmann (2005). Le metteur en scène canadien avait été le créateur de productions de grande qualité (notamment pendant la période Hughes Gall), dont certaines, absolument miraculeuses (dont Rusalka, Alcina, Les Contes d’Hoffmann, Capriccio…). A l’occasion de son retour en 2013, après six ans d’absence, pour cette Elektra, il faisait l’impasse sur le contexte historique en choisissant une lecture quasi exclusivement psychologique.

Le décor unique (de Michael Levine) est un immense espace, aux teintes de noir, terre au sol et longues parois sombres sur les côtés. Au centre, un trou, la tombe d’Agamemnon, dont la fille extrait le corps lors de son air introductif (« Allein ! Weh, ganz allein« ). Dans cet espace, un groupe de femmes, régulièrement, accompagne Elektra dans son cheminement intellectuel et vengeur dans une forme de ballet assez proche, dans l’apparence, au Sacre de printemps de Pina Bausch.

Le résultat est principalement esthétique et d’aucuns s’en satisferont.

Il est également extrêmement homogène au risque de générer une certaine monotonie. L’enfermement et la stylisation voulus ont aussi l’inconvénient de désincarner l’action, de faire d’Elektra une femme qui évolue, mais dont les sentiments, en tant que fille des Atrides, finalement, n’apparaissent pas si clairement. Le dispositif fait, par ailleurs, l’impasse sur les indications précises qui furent transmises par Strauss, en particulier, lors de l’entrée en scène de Klytemnestre ; une entrée en scène qui doit être emplie de sauvagerie pour une Reine « au visage bouffi, vêtue d’un vêtement écarlate et couverte de pierres précieuses et de talismans ». Ici, Klytemnestre (tout comme Egisthe) ne se différencie que par une tenue blanche, tenue qui crée un contraste avec les robes noires et simples des filles d’Agamemnon et de leurs compagnes.
Tout est dans la symbolique, mais cette symbolique perd un peu de sa force, sans le décorum et, finalement, l’ensemble est un peu trop léché pour cet opéra du chaos.

Goerke et Nylund excellentes

Christine Goerke, interprète habituée du rôle (notamment au Metropolitan Opera) fait son entrée dans cette mise en scène. Elle s’y révèle étonnante de force et de présence. Sa corpulence, bien différente de celle des danseuses qui l’accompagnent, représente un atout ; dans sa simple robe noire (conçue par Vazul Matusz), elle est l’incarnation d’une Elektra dont la puissance physique est de mise pour porter le père ou – si elle en avait eu l’occasion – pour tuer la mère, d’un coup de hache. Le pendant de cette visible puissance physique est une intensité vocale hors-norme, quand, de sa voix sombre, mais à l’ambitus large, elle donne toute la présence de feu de la terrible héroïne. Traversant la représentation et ses écueils avec aisance, malgré la longueur du rôle, elle ne faiblit jamais et, in fine, recueille une ovation bien méritée.

À ses côtés, Camilla Nylund remplace au pied levé Elza van den Heever. On avait déjà admiré la soprano dans Rusalka en 2019. Dans un tout autre rôle et avec une voix très différente de sa « sœur », elle parvient là, à donner une réelle personnalité à Chrysothemis. Elle use avec facilité de ses aigus qui tranchent avec ceux d’Elektra… Un remplacement de luxe pour cette première !

Angela Denoke interprète Klytemnestre. Artiste qui fit les grandes heures de l’Opéra, dans des rôles ardus (Katia Kabanova, Emilia Marty, Marie, Kundry, Salomé) à l’époque de Gérard Mortier, elle a, disons-le, ce soir, perdu de sa superbe. Non seulement la voix n’a pas l’ampleur requise pour le rôle, mais les aigus font cruellement défaut. Et, conséquence de la mise en scène, elle n’est guère aidée par l’idée de Carsen de la faire figurer comme une femme simplement vêtue de blanc, débarrassée, comme on l’a dit de l’accoutrement habituel qui sied à la reine. Elle y perd là, de facto, la puissance dramatique nécessaire face à l’Elektra vigoureuse de Goerke.

l’Incarnation d’Orest par Tómas Tómasson n’est pas plus enthousiasmante, car la voix, belle au demeurant, est par trop étouffée, et la projection comme la présence scénique du frère face à cette sœur-là se révèlent clairement insuffisantes.
En revanche, malgré son rôle limité, Gerhard Siegel campe un Aegisth absolument idoine et parfaitement repoussant, comme il convient de l’être !
On saluera, enfin, le chœur comme les seconds rôles et, parmi eux, le toujours « fidèle au bataillon », Philippe Rouillon.

Dans la fosse, Semyon Bychkov a choisi de jouer la sophistication et, de ce fait, fait briller la partition de mille détails. Même si, parfois, c’est au détriment de la puissance pure, attendue pour cet opéra, le résultat final est suprêmement beau. En revanche, compte tenu de l’acoustique et de la configuration encaissée de la fosse de l’Opéra Bastille, l’on ne saura que conseiller aux spectateurs de plutôt choisir les places au balcon, pour apprécier entièrement les subtilités de cet élégant tapis sonore.

Ainsi, on ira voir (ou revoir) cette Elektra, d’abord parce qu’Elektra… c’est immanquable ! Et ensuite, parce que, certes sans égaler certaines anciennes titulaires prestigieuses, Goerke y incarne une héroïne fascinante qu’il est important de découvrir.

Visuel : © Emilie Brouchon / ONP

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Paul Fourier

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