Apocalypse de la jeunesse, « Egmont » fait sa révolution à La Seine Musicale.

23 septembre 2017 Par
Bérénice Clerc
| 0 commentaires

Egmont de Goethe mis en musique par Beethoven résonne en 2017 grâce à la puissante, violente et émouvante transcription de Séverine Chavrier à la mise en scène et Laurence Equilbey à la baguette.

egmont-photo-julien-benhamou-1030x692

La Seine musicale flotte toujours sur son île entre maisons bourgeoises de Meudon, péniches cossues et habitants huppés de Boulogne. Ici pourtant des ouvriers donnèrent leur énergie et leur sueur pour les usines Renault et la révolte parfois gronda.

La salle se remplit lentement, les spectateurs peinent à quitter le soleil automnal extérieur.

L’équinoxe de septembre est là, le jour est égal à la nuit, les océans et les éléments chahutent la terre, l’humain est un déséquilibre perpétuel. De ce déséquilibre peut naître la peur, l’immobilisme ou la révolte, profonde, sincère contre les inégalités sociales, contre cette hiérarchie clivante où certains ont trop quand d’autres entendent chaque jour la faim gronder en leur corps et le désespoir guider leurs pas vers le prochain lieu où dormir, peut-être si le repos est possible. Séverine Chavrier et Laurence Equilbey font naître leurs créations dans des lieux largement subventionnés ou aux mécénats confortables mais elles montrent ici que leur imaginaire et leur force de proposition sont connectés au réel actuel et en prise directe avec les préoccupations révoltées de la jeunesse européenne.

Dès l’entrée dans la salle tout y est, Insula orchestra fait résonner des notes créatrices d’un univers chaotique, l’œil n’est pas en reste, des palettes, des barrières en métal, de la tôle de travaux publiques, un amas scénographique digne des collectifs Nuit Debout à Paris place de la République bien nommée ou des Podemos espagnols pour ne citer que ces deux mouvements.

Les acteurs sont là, leurs corps participent à cette vision d’apocalypse bouleversante qui traversera tout le spectacle.

La pièce s’inspire de l’affrontement entre les Flandres et l’envahisseur espagnol au XVI siècle. Les interprètes, sensibles, viennent d’Allemagne, ils incarnent merveilleusement la jeunesse actuelle et intemporelle, partagée entre l’envie de tout casser, de bouleverser les codes, révolutionner le monde, faire du passé table rase et, de verre en verre, de fête en fête, de bouleversements personnels en fuite sous substances, tout oublier pour finalement se battre entre eux, se détruire de l’intérieur et ne rien changer, abattue par la force de l’immobilisme et la puissance des rouages politiques et financiers.

La vidéo est un personnage vibrant du spectacle, elle offre une autre perspective, un voyage au cœur du voyage. Elle transporte à l’extérieur de la salle et filme en temps réel les acteurs et l’orchestre, peuple passif empêché, qui ne se soulèvera pas contre son chef.

Séverine Chavrier et Laurence Equilbey n’ont pas renoncé à la politique, elles livrent un spectacle violent, bouleversant. La partition de Beethoven résonne ici comme jamais dès les premières notes de l’exaltante et lumineuse ouverture orchestrale.

Romantisme, mélancolie, l’amour, la mort, la liberté tout y est, Insula Orchestra poursuit son chemin, lit de la révolte, grave, solennelle, éclatante de clarté, brillante comme les étoiles des illusions perdues. Sheva Techoval est Klara, seul rôle chanté, glisse parfois sa voix dans le mégaphone telle une pasionaria exaltée par l’amour et l’attraction, pour le soulèvement, la colère face au manque de compréhension du peuple.

L’apocalypse version 2017, un monde en crise, une jeunesse en manque de repère désireuse d’imposer les siens mais souvent aspirée par le néant mortifère de la culture dominante dont ils ne maîtrisent pas les codes qu’elle dist vouloir détruire.

D’où viennent ces jeunes ? De la rue ? Du peuple ? Sont-ils exilés, perdus, faut-il les écouter ou les condamner, les fuir ou les soutenir, en avoir peur ou penser qu’ils sont le sang vif et frais d’un monde en perpétuel bouleversement ?

Derrière l’orchestre les jeunes hommes sur un trampoline tombent, se relèvent, retombent et se relèvent encore, sont tourneboulés par la vie, s’accrochent et reviennent encore debout. Si la mort est inéluctable, ils produisent de belles images de l’Homme en chute constante responsable parfois de ses propres dégringolades.

Laurence Equilbey et Séverine Chavrier ont le courage de donner à voir cette déchirante révolte à un public d’opéra sans doute sclérosé entre ses crédits, sa surconsommation, ses frais bancaires, ses placements, ses impôts proches et son idée du monde bien rangé car il le domine et ne connait pas la réalité du peuple asservi au travail, le ventre parfois creux et le sommeil léger entre deux poubelles ou une cage d’escalier. Etre riche n’empêche pas de penser, les classes dominantes en art comme dans la vie quotidienne peuvent comme le colibri faire leur part pour rendre le monde plus doux, sublime comme une musique de Beethoven qui parle à la jeunesse comme aux anciens.

Les applaudissements sont froids, quelques bravos fusent mais pas de rappel pourtant grandement mérité au vu de la puissance de ce spectacle, de l’engagement des artistes, de la beauté de la musique et le bouleversement offert.

Les spectateurs sont déroutés, bouleversés au sens propre du terme, chacun peste, râle, donne son idéal du spectacle, décrit ce qui l’a dérangé. Personne n’est d’accord, les discussions sont ouvertes, les points de vues fusent, la révolte même sage et bourgeoise gronde. Séverine Chavrier, Laurence Equilbey, Insula Orchestra, et tous les artistes sur scène ont donc parfaitement fait leur travail. L’art raconte et donne à voir le monde, résonne dans son époque, renverse les codes, change les prismes. Ce soir à la Seine musicale la réussite est grande, la révolte en marche !

 

Visuels (c) : Julien Benhamou)