Si je meurs laissez le balcon ouvert

12 décembre 2010 Par
Alienor de Foucaud
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Conçue comme un hommage à Dominique Bagouet, « Si je meurs laissez le balcon ouvert », la dernière création du chorégraphe allemand Raimund Hoghe transcende les enjeux d’une reconstruction ou d’une citation chorégraphique pour s’attacher à une écriture du sillage et de la trace. Mémoire « des voix chères qui se sont tues », celle de Bagouet dans sa dernière pièce Necesito, ou celle de Federico Garcia Lorca à qui Raimund Hoghe emprunte son titre, celles d’une période, les années 80, hantée par les ravages du sida, Si je meurs laissez le balcon ouvert se conjugue au présent des pertes et des souvenirs.

La pièce de Dominique Bagouet, point de départ de cette création est abordée comme une confrontation. Il ne s’agit ni d’un hommage ni d’une élégie funèbre mais plutôt d’une appropriation de matériaux chorégraphiques et artistiques à partir d’émotions et d’imprégnations. Le thème de la disparition est au cœur du travail de Raimund Hoghe, qui soulève des questions à travers son œuvre : comment y faire face, comment l’affronter, l’accepter, mais aussi comment la traiter, lui donner une place ? Le chorégraphe fait ici allusion aux morts successives de Maurice Béjart, Pina Bausch, dont il était le dramaturge, et Merce Cunningham, tous trois décédés récemment : comment faire avec cela ?

Cependant, l’adieu s’accompagne aussi d’une nomination de l’absence et d’une ouverture vers la vie. Sur scène, le deuil est omniprésent, glissant tout au long de la pièce vers l’acceptation. L’entrée des danseurs, tous vêtus de noir, se fait dans un vrombissement sonore très solennel. La marche est décidée et triste. Le décor est épuré et austère, les costumes d’une grande simplicité : le cadre et l’atmosphère de la pièce s’annoncent sombres. Cependant l’austérité des premières notes alterne rapidement avec des moments de détente, de jeux, passant ensuite brusquement à quelques chose de très technique, sans jamais devenir virtuose. Les corps entrent en contact et se dévoilent. Chaque danseur possède son espace propre, et joue avec. Des courses rapides précèdent des arrêts et des longues pauses, comme pour mieux nommer le vide et l’absence qui les entourent. Pour combler ces silences, des fragments de textes viennent résonner les uns par rapport aux autres, Guibert, Lorca, Goethe, Duras.

La mort est à nouveau au cœur du travail de Raimund Hoghe, thématique très présente dans l’ensemble de ses créations. Cependant, le « balcon ouvert » de cette pièce est aussi synonyme d’ouverture à la vie. La musique porte les danseurs dans un élan de vivacité et d’allégresse. A l’ouverture, le sublime morceau d’Arvo Part, Spiegel im Spiegel élève la salle dans un moment de plénitude et de grâce sans égal. Quelques notes de piano et un violon s’embrassent dans un accord parfait quasi extatique. S’en suivent des compositions de Bach, des textes de Dalida et des Doors. Lorsque Gigi l’amoroso et Whiskey Bar parviennent à emmener les danseurs dans des ralentis et des déplacements langoureux, le défi est relevé. Tout un jeu de contrastes anime la scène, faisant alterner la douceur de mouvements parfaitement déployés et maîtrisés avec le rythme endiablé de Jim Morrison. Les yeux mi-clos, les danseurs n’ont plus de repères spatiaux-temporels, comme s’ils étaient hors-champ, dans le lieu de la danse.

« Je me souviens d’une sensation de tendresse et d’humanité dans son travail que je ne vois que très rarement aujourd’hui. C’est quelque chose de perdu, et c’est de cette perte que je voudrais faire partir ma création. J’aimerais également qu’apparaisse cette métamorphose de la mémoire que provoque un souvenir relu à l’aune de notre temps présent.» Raimund Hoghe à propos de Dominique Bagouet.

Si je meurs laisser le balcon ouvert, Raimund Hoghe était présenté au Centre Pompidou dans le cadre du festival d’automne à Paris.

Programmation des spectacles vivants : www.centrepompidou.fr

Plus d’informations au 01 44 78 12 33