Le Bach libéré d’Hélène Tysman

5 mai 2016 Par Laurent Deburge | 0 commentaires

La pianiste française Hélène Tysman a donné un somptueux récital Bach au Goethe Institut de Paris, le 3 mai 2016. Cette redécouverte de Bach apporte un nouveau souffle à l’interprétation du compositeur au piano.

 

Présenter un programme « 100% Bach » est un défi que peu de pianistes osent relever. C’est une musique qui met l’art à nu, exige une précision absolue, et ne souffre aucun effet « cosmétique », telle une pédalisation brumeuse ou un rubato impressionniste, expédients communs du pianisme romantique. Quand ce programme comprend des monuments aussi terrifiants que la Fantaisie chromatique et le Concerto Italien, ou intimes comme la première Partita ou de sublimes préludes et fugues issus du premier livre du Clavier bien tempéré, tout cela au cours de la même soirée, on pressent que l’exigence va se placer à un exceptionnel degré d’excellence.

On savait Hélène Tysman, grande interprète de Chopin, adepte des gigantomachies, comme en témoigne son dernier récital Ravel, qui devrait paraître au disque chez Klarthé à l’automne 2016, mais sa confrontation au Cantor de Leipzig s’annonçait pleine de surprises. Comment aborder un répertoire laissant tant de latitudes à l’interprétation ? Comment la traduction au piano moderne, qui a généré tant de polémiques, allait-elle « prendre » ? Selon quelle secrète alchimie ? C’est au Goethe Institut, en avant-dernier concert de la saison Blüthner, dans une acoustique sans concession, car plutôt sèche et donc sans pitié, qu’Hélène Tysman a choisi de révéler sa lecture de Bach, témoignant d’un engagement fort et d’une vision profonde, originale et convaincante.

 

Ce qui frappe immédiatement dans l’approche de Bach par Hélène Tysman, c’est une incomparable honnêteté, qui se manifeste par la clarté du jeu, et une grande fidélité dans la transmission du texte et de son esprit. L’usage parcimonieux et indiscernable de la pédale forte et le recours privilégié à l’una corda impressionnent, mais chez Tysman, éthique ne veut pas dire sécheresse ou austérité, car le chant est conduit avec une fluidité et un esprit de legato, démontrant la manière dont la pratique de Chopin, grand adepte des opéras de Mozart, du Bel Canto de Bellini mais surtout fanatique de Bach, peut influencer favorablement l’interprétation de ce dernier au piano. Ce lyrisme dépouillé est soutenu par un sens affirmé de l’architecture, donc de la rigueur du tempo et de la pulsation, dont la pianiste est coutumière. Ainsi, une conduite intellectuelle sûre va de pair avec l’expression de l’empfindung, cette émotion qui est à la fois une sensation et un sentiment.

 

hele tysman

La Fantaisie chromatique est une œuvre redoutable à plus d’un titre, car au-delà d’une démonstration technique, destinée à exposer toutes les possibilités du clavier, elle représente souvent une caricature de Bach, comme construction mentale présumée froide et mathématique, inspirant une admiration souvent mêlée de dégoût ou de désintérêt, quand elle est desservie par une interprétation empesée, mécanique ou hautaine. Hélène Tysman propose de lui rendre sont statut de fantaisie, plus structurée qu’une toccata, où le brio et la joie n’excluent pas l’inquiétude et la sensibilité. Le mouvement lent devient recherche passionnée d’une couleur, et la fugue prise au tempo idéal révèle sa dynamique douloureuse, sa colère retenue. Les lignes de force se structurent comme les arcs-boutants et les contreforts mobiles d’une cathédrale vivante. Cette lecture d’une grande maîtrise impose tout de suite le respect.

 

Pour continuer ce parcours de redécouverte de Bach, la pianiste enchaînait sur le prélude et fugue en mi majeur BWV 854 du Clavier Bien Tempéré, illustration topique de la nature double du compositeur, où la mélancolie baroque se transforme en folie, déployant un thème en staccato furieux, dans toutes les dimensions qu’offre la profondeur des plans, plongée holographique au cœur de l’espace-temps. La musique de Bach est un voyage en 3D, dans lequel Hélène Tysman nous emmène grâce à sa grande maîtrise des volumes dans l’espace sonore, que permet la polyphonie contrapuntique.

 

« Quaerendo Invenietis »

 

Venait ensuite l’incipit de la « pratique du clavier » (Clavier-Übung), à savoir la première partita de Bach pour clavier BWV 825, qu’Hélène Tysman transforme en « art de toucher le piano », pour paraphraser François Couperin, tant c’est un manifeste pour l’interprétation de la musique baroque, et particulièrement celle de Bach, au piano moderne. « Quaerendo invenietis », déclarait Bach dans la célèbre énigme proposée dans l’Offrande Musicale : « en cherchant vous trouverez ». C’est peu dire que sous les doigts de la pianiste, cette partita se métamorphose en « invention », tant nombre de trouvailles y abondent. Tout en préservant la fluidité d’expression du piano et toujours le sens du chant, Hélène Tysman explore les reprises avec une richesse d’ornementation qui en remontre aux clavecinistes les plus aguerris. C’est une abondance d’agréments, d’appogiatures en grupetti, de trilles en coulés, dans le pur esprit baroque, qui démontre à quel point l’art de Bach est soluble dans la liberté et la vivacité d’expression, car ici l’improvisation est gage d’une fidélité renouvelée. La reprise du premier menuet se mue en une audacieuse variation, dans la tradition des Goldberg. Cette interprétation décapante est une voie d’exploration joyeuse et ludique, vivante, qui ne manque assurément pas de « mordant », et que bien des pianistes tiraillés par les vaines polémiques sur le fait de jouer « Bach au piano », seraient inspirés de suivre avec entrain. Ce nouveau « Play Bach » témoigne rétrospectivement de la pertinence baroque d’un Jacques Loussier, quand ce dernier fait rimer Bach avec jazz.

 

Un nouveau seuil était ensuite franchi pour aborder l’essence méditative et mystique du Cantor, avec le prélude et fugue en mi bémol mineur BWV 853, où le recueillement du prélude prépare à monter dans la grande arche sacrée de la fugue, prière élégiaque intime et solennelle, sublime d’incarnation. L’interprète se fait ici canal, pour faire vibrer cet apogée de la polyphonie occidentale, dans un long crescendo exprimant avec évidence l’enchaînement des inversions, des augmentations et des strettes, vers un climax qui tient de l’illumination spirituelle.

 

tysman 2

 

Le programme suivi par Hélène Tysman nous emportait ensuite dans une nouvelle dimension, celle de la joie solaire d’une virtuosité vivace, avec le fameux « Concerto dans le goût italien » BWV 971. Il y a la légèreté de la vie, de l’enfance, de l’innocence dans ce concerto, traversé par un andante sublime de recueillement, où l’artiste paraissait particulièrement à son aise, quitte à frôler la sortie de route dans l’allegro vivace final. Cela témoigne d’un engagement total de la personnalité, nécessaire à qui se lance dans une telle aventure. Funambule du piano, Hélène Tysman se tient toujours sur le fil jailli de son inspiration.

 

La soirée devait s’achever de manière encore plus spectaculaire, avec la Fantaisie et fugue en la mineur BWV 944, œuvre fougueuse, échevelée et délirante d’un génie de 23 ans. C’est une bacchanale, un tourbillon sans cesse renouvelé parcourant tous les tons tel des feux d’artifice courant sur le clavier. L’obsession devient libre jeu des facultés, et ce qui aurait pu paraître austère ou répétitif à première vue se révèle orgiaque et fascinant. Hélène Tysman s’empare de ce morceau de bravoure avec une facilité déconcertante, plongeant l’auditoire du Goethe Institut dans une transe extatique.

 

Cette soirée exceptionnelle, montrant de nombreuses facettes de Bach au piano, fut une odyssée magistrale à travers une œuvre géniale. Par ses partis-pris, ses prises de risques, l’élaboration de ses propositions d’une sincérité totale, Hélène Tysman confirme qu’elle est une grande artiste à suivre.

Laurent Deburge

 

Hélène Tysman dans le Concerto pour la main gauche de Ravel :

 

 


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