Rentrée littéraire : La cloche d’argent

25 juillet 2008 Par Yaël | 1 commentaire

Le premier roman de Sarah Chiche est familial. Mais d’une famille-cloche d’argent où la haine couve derrière l’opacité étouffante des conventions. Les petites filles riches souffrent aussi. Sortie le 3 septembre.

Hannah Epstein-Barr n’a jamais connu son père, mort peu après sa naissance. Très jeune, elle a du choisir entre la famille de celui-ci : israélite assimilée, très aisée et soucieuse des conventions et sa mère, jeune veuve désorientée accumulant les amants. Vivant dans les beaux quartier de Paris, éduquée à l’école alsacienne, toujours bien habillée, et passant des vacances fastueuses, ce n’est ni de manque d’amour, ni de manque d’argent qu’a souffert la petite fille, mais d’une haine sourde d’adultes qui lui ont demandé de faire un choix impossible : se couper d’une partie d’elle-même. Ce choix d’Hannah : la grand-mère morale et l’oncle de devoir ou la mère vilain petit canard l’a déracinée. Pour échapper à la tension, elle épouse un golden-expat et part s’ennuyer à Singapour où son mari la fait vivre comme la femme d’un vice-consul, l’empêchant de pratiquer son métier de journaliste. Elle finit par le quitter et quand elle rentre, veut voir sa grand-mère mourante. Son oncle méfiant l’en empêche et refuse qu’elle assiste à l’enterrement. Elle sombre alors dans une terrible crise de mélancolie, dont sa mère et une série d’électrochocs comme dans les années 1950 vont la sortir. Elle choisit la vie, malgré et avec la douleur.

Violent, le texte de Sarah Chiche explore les méandres d’une famille endeuillée et qui se hait. Bien loin de faciliter les relations, l’argent devient objet de suspicion et de perdition. Chaque personnage pourtant cherche à bien faire : et sa grand-mère et sa mère l’aiment d’amour indéniable. Mais destructeur. Avec ce Premier roman, Sarah Chiche,  joue avec brio avec les canons de l’autofiction (une petite fille portant son nom est un personnage que rencontre Hannah) et ceux du roman familial. Surtout,  l’écriture frappe comme un cri. Le lien organique à la mère est d’une puissance animale. Un amour-haine où l’absence du père est synonyme de menace de fusion. Plutôt que d’insister sur la responsabilité incommensurable d’une enfant face à sa mère seule comme Carole Zalberg (« La mère Verticale », Albin Michel) ou sur le jeu de miroir-modèle comme Giulia Carcasi (« Je suis en bois », Eho), Sarah Chiche évoque sans détour l’érotisme qui la lie à cette mère terriblement séduisante. La scène de choix s’apparente à une scène d’amour homosexuel. Et ses conséquences sont terribles, puisque Hannah est battue par sa mère, incapable de comprimer une violence venue d’un autre siècle, d’une page insondable de l’Histoire. Ballottée dans un corps jamais à sa place nulle part, se donnant à des hommes qui ne la valent pas, la jeune Hannah expie un crime qu’elle était trop jeune pour avoir commis sciemment. La culpabilité culmine avec la mort de la grand-mère qui la jette dans une mélancolie si cognée qu’elle rappelle « Vienne 1900 » (p. 143) ou le calvaire de Sylvia Plath raconté dans « La cloche de verre » (L’imaginaire). Et puis, un jour, le pardon est possible, dire non est possible, et la jeune femme peut commencer à écrire  : « Très tranquillement, j’ai choisi de vivre » (p. 9)

Sarah Chiche, « L’inachevée », Grasset, 14,90 euros.

« L’ombre de son corps s’est étendue sur le mien, abolissant toute distance me permettant de penser comme indépendante d’elle. J’ai mis ma vie entre parenthèses. J’ai pris ses rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m’a asphyxiée » p. 13.


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COMMENTAIRES:

  1. Alain Descarmes

    On lira, cela semble subtil et poignant, merci. De C. Zalberg l’année dernière, cependant, la « mère » en fut « horizontale » et non pas « verticale »; lapsus scripti ?

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