La Grande maison de Nicole Krauss

14 mai 2011 Par
Yaël Hirsch
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Révélée par « L’Histoire de l’amour » (Gallimard, 2006), la romancière newyorkaise Nicole Krauss prouve dans son dernier livre que les objet se souviennent. « La Grande maison » suit la trajectoire d’un bureau, de Budapest sous l’occupation nazie jusqu’au New-York des années 1990. Une intrigue diablement bien maîtrisée.

Romancière, Nadia vit à New-York et de son mariage ne demeurent que quelques souvenirs. Un seul élément définit une unité dans sa trajectoire d’écrivain : le bureau à dix-neuf tiroirs que lui a laissé un jeune poète chilien dans les année 1970 avant de retourner dans son pays où il a été assassiné. Ce bureau aurait appartenu à Lorca. Avant d’échouer dans l’appartement du poète, ce dernier appartenait à une femme de lettres londonienne. Or, un jour, une jeune-femme israélienne d’une vingtaine d’années vient sans façons se présenter à Nadia comme la fille de ce poète et demande à récupérer le meuble. La mort dans l’âme, Nadia lui rend le bureau sur lequel elle a écrit pendant plus de 25 ans. Autour de cet objet, ou plutôt de l’espace qu’il a occupé et semble avoir vidé en partant, dans des appartements à Londre, New-York, Jérusalem et Budapest, Nicole Krauss dresse toute une série de portraits et de relations manquées, de la Deuxième Guerre mondiale à l’aube des années 2000.

Raul  Hilberg insistait dans sa « Destruction des juifs d’Europe » sur cette première étape décisive et traumatisante pour les sociétés libérales d’Europe occidentale qu’a été la spoliation des biens des juifs, qui préfigure et prépare leur extermination. « La Grande maison » est l’histoire d’une double usurpation : à Budapest pendant la guerre, puis par sorte d’effet retour par la fille de celui qui a été spolié. Entre les deux, l’on trouve une grande chaîne de dons et contre-dons, faits d’amour et de poésie, mais qui n’arrivent pas à purger l’inoxydable meuble des fantômes de la famille qui l’a initialement possédé. Dans sa déchirante chanson « Drouot », Barbara remarquait: « les choses ont leur passé, les choses ont leur légendes. Mais les choses murmurent, si nous savons entendre ». Nicole Krauss a su tendre l’oreille pour écouter les échos du passé murmurés par le mystérieux bureau qu’elle place au cœur de son roman. Par le biais de cet objet, elle montre avec brio que du survivant originel à la génération de ses enfants, les traumatismes du passé demeurent et continuent d’empêcher de vivre. La démonstration est d’autant plus magistrale que la structure narrative du roman ménage un suspense déroutant.

Nicole Krauss, « La grande maison », trad. Paule Guivarch, L’Olivier, 334 p., 22 euros. Sortie le 5 mai 2011.

 

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