1914, galerie de portraits royaux

4 juillet 2018 Par
Franck Jacquet
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Le crépuscule des rois de Philippe Erlanger, spécialiste des dynasties contemporaines européennes, est réédité en format poche aux éditions Perrin cet été. Dans cette galerie, chaque chapitre est consacré à un monarque majeur participant du décor planté au moment de la grande conflagration mondiale de 1914. Cette réédition intervient à un moment logique, alors que la période de commémoration sur la Grande Guerre, qui n’a pas rencontré l’écho populaire escompté, s’achève bientôt. L’intérêt principal de l’ouvrage est de proposer une lecture classique, assez intransigeante parfois, mettant en valeur les liens interpersonnels entre les têtes couronnées, le tissu dynastique qui traverse l’Europe d’alors – y compris la France avec les héritiers des Bourbons et des Bonaparte, soit un des aspects expliquant l’abandon de la paix.

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Derniers feux des fastes monarchiques ? 

L’auteur cisèle par un chapitre dédié les portraits plutôt peu reluisants des monarques de l’avant-guerre. L’intérêt de la description des cours royales, impériales et de leur fonctionnement, parfois de leur ancrage social, est de montrer combien au début des années 1910, même à la tête des Etats, des diplomaties, la « persistance de l’Ancien Régime » (Arno Mayer) est une évidence sur le continent. On voit ainsi une Angleterre où le mythe de l’Empire des Indes et où le cérémonial orientaliste des Windsor de plus en plus « anglicisés » malgré leurs origines germaniques masque de plus en plus mal la montée de la haute banque. De même, les tensions entre les « deux sociétés » en Autriche (sans même parler de l’ensemble de l’Autriche-Hongrie si morcelée) animent les rivalités de cour et les ambitions qui finissent par desservir la paix.

L’auteur nous donne un aperçu de chroniqueur des règnes des dynastes en insistant sur une pompe posée comme anachronique par rapport aux sociétés d’alors, mais peut-être avec un peu trop d’appui. Pour autant, le choix du tableau des personnages permet de bien comprendre ce qu’on oublie un peu parfois : le poids des personnalités, des vieilles rancœurs dynastiques (entre Savoie et Habsbourg par exemple), l’irrationnel des prises de décision et les erreurs des uns et des autres… Les occasions sont nombreuses de dépeindre là aussi avec un appui prononcé les incapacités des couronnes, peut-être à l’exception d’Edouard VII, plus épargné…

L’histoire par les têtes couronnées

Cet angle est à la fois l’intérêt et la limite de l’ouvrage. A trop rester sur les liens dynastiques et la toile tissée par Victoria, positivement pour l’émergence de monarchies nationales, négativement par l’expansion de la « maladie dynastique » (l’hémophilie qui touche tous nos protagonistes, un peu comme une tare annonçant les chutes), les masses, la politisation, l’émergence des puissances extérieures sont négligés ou oubliés dans l’explication des comportements, des stratégies et des choix d’acteurs parfois simplement souverains constitutionnels plus qu’autocrates. Il n’en reste pas moins que dans le genre du portrait, l’auteur apporte par touches de la chair aux analyses plus poussées des historiens des relations internationales qui ont délaissé parfois les chefs d’Etat pour se focaliser sur le mécanisme des traités… Ainsi, le dernier chapitre, consacré à la période allant du 28 juin 1914 aux premiers affrontements est très utile pour rappeler combien les passions, les indéterminations de chacun (Guillaume II en prend pour son grade, ainsi que plusieurs premiers ministres et diplomates dont Grey et Paléologue) pèsent beaucoup dans la mise en place du conflit : les circonstances et le contexte étaient évidemment là, mais la crise a largement dégénéré par des erreurs, des imprécisions, des calculs à courte vue, de mauvaises évaluations ou même des passions. Cette partie a pour avantage de ramener à une plus juste place la fameuse question de la responsabilité du déclenchement du conflit : chacun à un moment donné, à sa manière, a joué avec les tisons.

Renoncer à la paix ?

L’autre intérêt de l’ouvrage et du traitement au plus près des figures impériales et royales est de rappeler qu’aucun souverain ne souhaitait, comme une partie des opinions parfois, un conflit de grande ampleur, un grand règlement de compte. En cela était sans doute le principal décalage avec la réalité et le contexte des nations. François-Joseph, dépassé, cherche des équilibres dans des groupes sociaux et ethnolinguistiques aux poids renouvelés dans les années 1910 ; Nicolas II est présenté comme bien faible et les têtes espagnole et italienne sont de peu d’envergure au-delà de l’étroite société aristocratique qui les entoure. Pourtant, chacun renonce à la paix d’une certaine manière pour défendre qui l’honneur, qui les intérêts du pays ou parfois les deux… Dans tous les cas, l’auteur ne prête jamais de hauteur de vue aux souverains dépassant la tactique par les missives et télégrammes diplomatiques. On complètera avantageusement cette lecture agréable et instructive sur quelques grands protagonistes du « suicide européen » avec les réflexions des philosophes sur les entrées en guerre, eux qui au contraire ont tout de suite évacué de manière systématiques ces Anciens Régimes pourtant encore resplendissants lors du premier coup de feu (voir notre critique : 1914, l’entrée en guerre des philosophes).

Informations : Erlanger, Philippe, Le crépuscule des rois, Paris, Perrin (« Tempus »), juin 2018 : 328 p. – 9 euros – ISBN : 978-2-262-07602-3