Essais
Qu’ont pensé les philosophes face à 1914 ? 1914, l’entrée en guerre de quelques philosophes

Qu’ont pensé les philosophes face à 1914 ? 1914, l’entrée en guerre de quelques philosophes

04 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet

L’année 1914 est riche en célébrations concernant la Grande Guerre et son centenaire, on le sait. Cet été a été rythmé par leur début. L’édition suit aussi cette veine, avec plus ou moins de bonheur… Parmi la masse de publications, de rééditions, on peut noter une réunion intéressante de textes réunis par le philosophe Roger Bruyeron, chez Hermann, dont la collection Philosophie est un peu sous-estimée… La question ici est de savoir ce qu’ont pu penser ceux qui devaient compter parmi les plus brillants esprits de cette belle Epoque qui sombrait en plein été… Ce sont les philosophes qui comparaissent par leurs prises de positions des premiers mois de la guerre.

 

 

 

Le choix des textes, un choix des armes ?
L’ouvrage est constitué pour majeure partie des textes sélectionnés par l’auteur. Le choix de ces textes est donc, ce qui est à signaler d’emblée, un prisme de lecture de ce que les philosophes ont pu percevoir dans cet été 1914 et ce début de Grande Guerre. Ces textes sont des articles, des lettres ou des tribunes publiées durant les premiers mois du conflit. Ils ont donc des portées différentes, ce que l’auteur ne considère malheureusement pas toujours. En effet, comment mettre sur le même plan un texte travaillé pour être publié comme une tribune d’opinion dans un journal au large lectorat et un échange épistolaire à portée plus intime ? Les deux ont un intérêt bien évidemment et le choix de Roger Bruyeron est salutaire en ce qu’il mêle différents types de sources, mais il aurait pu être mis en relief dans son introduction.
Quoiqu’il en soit, cette sélection induit, et c’est bien naturel, un biais dans ce qu’on pense être la perception des philosophes sur le début de la Grande Guerre. D’autres homologues ont pu penser bien d’autres choses et ne se sont pas privés de l’écrire, de le clamer. L’intelligence de l’édition est de permettre un regard sur quelques voix différentes, parfois particulièrement dissidentes au moment où se noue l’engrenage des alliances, par l’adjonction d’extraits de textes en annexe. Dans ces annexes sont présents un discours de Jaurès, des extraits de textes de Lénine, évidemment pacifistes puis, pour le survivant, portant sur la transformation de la guerre des capitalistes en guerre contre les capitalistes (et donc en guerre révolutionnaire). On trouve aussi le célébrissime Manifeste des 93, ces intellectuels allemands qui défendirent la position de l’Allemagne dans son agression de la Belgique neutre et réfutant les accusations de barbarie dans le cadre de l’incendie de la bibliothèque de l’Université de Louvain, une des plus riches de cette Europe qui se vivait alors au sommet de la Civilisation. Revenons au choix. Il est donc équilibré par les annexes qui sont abondamment citées en introduction, mais elles n’en permettent pas de refléter l’étendue des points de vue des philosophes, qui eux-mêmes ont eu des réactions très différentes dans la seconde moitié de 1914. D’ailleurs, Freud peut-il seulement être considéré comme un philosophe ? On insistera donc sur le fait que ce choix effectué par Bruyeron lui permet de donner une image partielle de ces représentations philosophiques, mettant de côté quelques points de vue essentiels de philosophes ou de ceux qui interagissaient avec eux. On pense ainsi à la réception de l’événement chez les écrivains, de Péguy à Maurras ou bien d’autres, qui n’étaient pas nécessairement à exclure des champs philosophiques… C’est toujours la question de l’échantillon, mais le philosophe y est peu sensible, bien moins que l’historien ou le sociologue. L’exhaustivité aurait été un autre projet, mais une remise en perspective aurait pu être esquissée a minima en prenant en compte l’historiographie des entrées en guerre qui transparaissent tant dans les textes.

Les philosophes en 1914
Le choix est pourtant très riche, les quatre protagonistes correspondant à des pays différents et donc à des camps opposés. L’objectif de l’introduction et de la sélection n’est pas à proprement parler de restituer le monde de ces philosophes (renvoyons ici à la magnifique exposition de la BNF, Les derniers jours de l’ancien monde qui avait été extrêmement complète), mais le considérer est un peu un passage obligé. Car ces acteurs prenant la plume face à un conflit qu’ils devinent plus ou moins long se font nécessairement l’écho du contexte dans lequel ils ont été formés, dans lequel ils ont pensé…
L’introduction, si elle remet peu en perspective le positionnement de ces personnes dans leur société et leur cheminement propre, excelle à les comparer, à observer dissemblances et ressemblances. Quelques marqueurs permettent donc de considérer Husserl, Russell, Freud et Bergson les uns par rapport aux autres. Quels sont-ils ?
Tout d’abord, tous prennent progressivement conscience, si ce n’est dans un premier temps (car tous pensent à une guerre courte, comme le reste de la population, en lien avec les pratiques militaires et stratégies échafaudées en amont, tel le plan Moltke), que le conflit constitue une vraie césure dans l’histoire européenne. C’est un conflit long qui marque une certaine fin d’une veine cosmopolite qui innervait le continent. Ces philosophes en sont d’ailleurs de bons représentants, Bergson étant déjà connu de la péninsule ibérique au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Freud en est un parangon encore plus évident : juif autrichien de cette « Cacanie » (surnom de Musil pour l’Autriche-Hongrie), il vit à Vienne, véritable carrefour de l’Europe danubienne, centrale et orientale. Il est au carrefour de plusieurs sciences et disciplines dans la psychanalyse qu’il fait émerger et qui crée des débats par-delà les frontières. Pourtant, et l’auteur le montre bien, tous ont du mal à concevoir l’événement, la déclaration de guerre dans les premiers temps. Sa survenue est difficile à croire. Les historiens ont d’ailleurs travaillé sur les sentiments (Jean-Jacques Becker mais depuis bien d’autres) des Européens face au déclenchement du conflit, revenant sur l’idée d’un enthousiasme sans borne et montrant que stupeur et résignation étaient au moins aussi présents que joie d’en découdre.
Mais le plus frappant, ce que Bruyeron met en avant et qui nous frappe particulièrement, est le rapport au politique incarné par l’Etat. Tous sont très vite amenés à remettre en cause l’Etat moderne. Il devait incarner progrès et raison. Il s’avère être, alors que certains perdent dans les premiers mois de la guerre de mouvements des proches, un rouleau compresseur concentrant les passions nationalistes et les décuplant ; l’Etat comme raison supérieure (depuis Hegel notamment) est ravalé au rang de croyance tout aussi destructrice que les anciennes religions non laïques dont nos quatre philosophes se méfient. Le Léviathan se retourne contre sa raison première, la garantie de la sécurité. D’ailleurs, tous se méfient du retournement des outils de sa raison. Le langage, outil de modération des populations devient, dans les mains des militaires, tous le reconnaissent, un moyen pour les fanatiser ou tout simplement cacher la vérité.

Prendre du recul
Chacun a bien ses nuances à apporter sur tel ou tel aspect, mais tous sont donc frappés par l’événement, portés par un certain enthousiasme des débuts tout en cherchant à se dégager des emballements de l’opinion pour penser ceux-ci et peut-être éclairer le chemin qui devait s’avérer si dur pour quatre longues années.
Pour Husserl, la solution est de continuer jusque dans sa correspondance à parler de ses travaux, même s’ils sont remisés. Ainsi les évocations de ses réflexions sur Leibniz jouxtent celles sur la guerre. Pour Bergson, il s’agit de perpétuer une veine ébauchée avant le début de la crise diplomatique et qui consistait dans la critique de la modernité : celle-ci, plutôt que d’être un outil de libération et de progrès, devient un moyen d’asservissement (Freud n’écrit pas autrement : « la science elle-même a perdu sa sereine impartialité »). Les événements permettent donc à Bergson de confirmer sa pensée, la guerre étant la réalisation la plus évidente d’un monde soumis à son progrès. Le problème est de plus que ce progrès devient plus destructeur que créateur. Bergson est pourtant, sur un autre plan, celui qui évolue le plus. Au début de la guerre, il réaffirme sa considération pour Fichte et d’autres penseurs allemands haïs par la population et les intellectuels français. En décembre, dans la Revue universitaire, il est bien plus violent, dénonçant la « barbarie scientifique », systématique et industrielle de l’Allemagne gagnée par l’esprit prussien. Bergson lui-même se laisse aller aux accents organicistes, le corps allemand étant contaminé par son cœur unificateur. La prise de recul est si difficile, même pour les plus « éclairés ».
A terme et en quelques mois seulement (intervalle de parution de ces textes), c’est tout le logiciel intellectuel du XIXe siècle qui est remis en cause sinon complètement détruit (ce sera le rôle de la Seconde guerre mondiale et des années qui suivent). Les philosophes, heurtés, devront survivre et faire développer leur pensée dans la durée ou mieux, penser cet impensable en des termes renouvelés.

La collecte de textes raisonne donc de plusieurs façons. Chaque texte intéressera en tant que tel pour rappeler quelle fut la position de tel ou tel acteur. De plus, la remise en cause de la trilogie du XIXe siècle raison – progrès – Etat est magistralement remise en cause chez nos quatre penseurs. On conseillera d’approfondir cette conscience de la crise de la modernité par la guerre en rappelant que deux d’entre eux au moins (Bergson, Freud), ont déjà commencé à critiquer cette modernité au cœur même de l’esprit 1900 (Jacques le Rider l’étudiait). Surtout on misera sur la recontextualisation plus précise de ces prises de position dans leur contexte pour mieux les comprendre.

Visuel : couverture

Informations :
TITRE 1914, l’entrée en guerre de quelques philosophes
Auteur Textes de Husserl, Russell, Bergson, Freud ; introduction de Roger BRUYERON
Editeur Hermann
Collection Philosophie
Date de parution juillet 2014
ISBN 9782705688851
Pages 226

TARIF – 23 euros

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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