Fictions
« Mon nom est Personne » d’Alexander Moritz Frey : La muraille de la discorde

« Mon nom est Personne » d’Alexander Moritz Frey : La muraille de la discorde

10 octobre 2022 | PAR Julien Coquet

Publié en 1914, ce roman allemand reposant sur une unique idée tient la route jusqu’au bout, amusant par la force de ses trouvailles.

L’homme qui se fait appeler Solneman est le genre d’homme que l’on croise dans la rue, avec qui l’on échange, mais auquel on ne peut donner pleinement confiance. D’autant plus qu’il a « quelque chose d’un charlatan débonnaire, d’un bateleur prospère », et que son accoutrement ridicule (une barbe, une chevelure volumineuse et des lunettes) le rapproche plus d’un personnage de carnaval que d’un homme d’affaire. Pour autant, Solneman a une demande sérieuse : dans la ville allemande où il vient d’arriver, il souhaite acquérir le parc municipal. Et ce pour plusieurs millions… Le bourgmestre ainsi que le conseil de la ville hésitent d’abord mais, face à des arguments si tangibles (ici des pierres précieuses), la demande est acceptée. Solneman, devenu propriétaire du parc municipal, érige des palissades de plusieurs dizaines de mètres tout au long du jardin : plus aucun habitant ne saura ce qu’il se passe dans l’ancien parc.

Publié en 1914 et redécouvert par les éditions La Dernière goutte, Mon nom est Personne (rien à voir avec le film éponyme) est salué à son époque par Kurt Tucholsy et Thomas Mann. Comme l’écrit Jean-Jacques Pollet, le traducteur, en préface : la seule folie de Solneman, « sa prétention exorbitante est de vouloir faire reconnaître sa différence, en inscrivant, en délimitant dans l’espace une enclave où il puisse être lui-même, sans aucun droit de regard de la part des autres ».

Alors que Thoreau se retire du monde dans sa forêt, Solneman, lui, préfère se couper du monde au sein même de la ville, ce qui est insupportable pour les autres citadins. Ces derniers estiment avoir un droit de regard sur ce qu’il se passe dans leur ancien parc municipal, quitte à inventer des stratagèmes tous plus fous les uns que les autres : escalade, tunnel souterrain, atterrissage en avion directement dans le parc… On sent quel malin plaisir Alexander Moritz Frey a pris à imaginer son postulat de base, et à en dérouler tous les fils, à en épuiser la substantifique moelle.

L’auteur allemand a sûrement lu un des best-sellers de l’époque : Psychologie des foules, de Gustave Le Bon. Les mouvements de foule et les réactions des habitants sont peints à gros traits (« c’est à cette époque que la curiosité de la population, son envie maladive de voir enfin les yeux dans les yeux ce Solneman à la fois raillé et admiré, honni et craint, s’exacerba de façon terrifiante, au point de prendre l’allure d’une véritable épidémie »). La foule de citoyens de la ville est bête, obnubilée par cet excentrique qui a choisi de vivre caché de l’autre côté de cette maudite muraille. Et si la foule est bête, Solneman, seul (ou presque…), réfléchit et sait se défendre pour mener la vie qu’il souhaite. Mon nom est Personne, agrémenté des belles gravures originales d’Otto Nückel, n’a rien perdu de sa force, se présentant comme un conte et une satire d’une société où la transparence serait reine, et non le droit à la vie privée.

« L’état d’excitation permanente suscitée par le fait que chacun pouvait, à tout instant, rencontrer Solneman dans la rue, fit vite oublier la déception de la visite manquée. Cette excitation était née avec le récit fait par les deux cochers – depuis que l’on avait appris que Solneman, sans doute plus souvent qu’on ne le supposait, venait arpenter les rues, se mêler à la foule, qu’il pouvait donc croiser tout un chacun, vous frôler le bras, marcher sur vos pieds, vous demander du feu pour allumer sa cigarette ou bien encore vous aborder pour demander son chemin tout cela sans qu’on puisse le reconnaître, l’appréhender pour lui faire payer l’intolérable torture qu’il infligeait à des milliers de gens malades de curiosité – depuis que l’on pensait à tout cela, la colère à son endroit avait encore monté. »

Mon nom est Personne, Alexander Moritz Frey, La Dernière Goutte, 352 pages, 20 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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