Rembrandt Intime au Musée Jacquemart-André : De l’introspectif à l’Universel

15 janvier 2017 Par
Joanna Wadel
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Le Musée Jacquemart-André tente de cerner de plus près le génie du grand maître de la peinture Hollandaise du XVIIème siècle et lui consacre une exposition retraçant l’évolution d’un processus créatif hors normes. L’histoire du développement précoce d’un don, un voyage aux sources d’une peinture à la touche personnelle et d’un rapport sensible au réel, bien avant l’impressionnisme. De l’introspectif au visionnaire.

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Il est l’un des chefs de file d’une peinture universelle, classé parmi les grands maîtres de son temps, il siège aujourd’hui au panthéon des arts aux côtés de De Vinci et du Titien. Dans la catégorie poids lourd de la peinture, son seul nom suffit à faire frémir les commissaires-priseurs et les conservateurs de musées ; Rembrandt est sur toutes les lèvres depuis quatre siècles. Porté aux nues par les uns, détesté par les autres, peu sont restés indifférents à sa technique transcendant le réel, ouvrant la veine à l’idéal artistique d’une représentation qui résume toute l’essence de son sujet, bien au-delà de ce que l’œil peut percevoir en un regard. Balzac en fit la référence ultime pour son peintre Frenhofer, vieillard rendu fou dans sa quête de l’œuvre parfaite, les frères Van Gogh le prirent en exemple, et plus récemment, il fit l’objet de découvertes tardives et de vols romanesques. Il aura contribué, comme Le Caravage ou De La Tour, à immortaliser le 17e siècle par ses portraits, ses scènes d’intérieur éclairées à la bougie, sa mise en lumière du quotidien de l’âge d’or Néerlandais : nous avons tous en tête la fameuse « Leçon d’anatomie du docteur Tulp« , qui hante depuis des décennies les manuels scolaires et fut même parodiée dans un épisode des Simpsons.

Pourtant, « Rembrandt intime » sonnerait presque comme un oxymore pour le grand public qui perçoit souvent la peinture classique comme une grande institution, lointaine et difficile d’accès. Mais en quoi la peinture de Rembrandt est-elle si intime ? C’est là tout l’objet de l’exposition nichée au premier étage du Musée Jacquemart-André, qui réunit pour le visiteur une collection exceptionnelle de tableaux et de gravures du maître, moins connues, prêtées par les plus grands musées et présentées dans une atmosphère sobre et confinée afin d’en dévoiler le détail. Chaque salle retrace l’évolution de sa technique, allant de pair avec les aléas de son existence, pour mieux rappeler combien l’intimité du quotidien est inhérente à l’œuvre rembranesque.

Une oeuvre introspective : La naissance d’une sensibilité précoce

Rembrandt aux yeux hagards, autoportrait, eau forte 1630

Si cela peut sembler de prime abord curieux de parler d’un Rembrandt « intime », disparu depuis des siècles, précisons que les sources de l’inspiration du peintre peuvent nous être communes : sa vie, ses proches, sa mère, sa femme, son propre reflet lorsqu’il pense. A l’instar de Picasso et d’autres artistes qui ont ensuite forgé leur propre style, la création pour le maître Hollandais découle d’une curiosité naturelle pour son environnement. Des moments d’essai fugaces et d’exercice dans l’essai, qui se manifestent chez le peintre dès le plus jeune âge, comme le démontrent en introduction quelques-uns de ses premiers croquis, déjà d’un grand raffinement, dévoilant le trait fin d’une plume griffant le papier avec habileté, qu’il nous ait donné d’approcher, comme l’empreinte du talent naissant d’un grand artiste au travers de ses moments d’évasion. Rembrandt est aussi le témoin de son temps, en cela qu’il signera de nombreux autoportraits singuliers pour l’époque, épousant l’évolution progressive du statut social de l’artiste, symboles de son usage de la peinture comme un questionnement permanent sur lui-même, sur la vie et sa perception des diverses facettes de cette existence. Mieux sonder l’individu pour atteindre l’universel, quoi de plus logique ? Dès ses premières esquisses, l’artiste démontre un vif intérêt pour la figuration et se sert souvent de sa propre image comme sujet d’étude. Un rapport intime à soi, qui nécessite du recul. Cette maturité artistique, Rembrandt l’acquiert très vite.

De l’obscur à la clarté 

Parabole de l’homme riche © bpk / Gemäldegalerie, SMB

Déjà, les salles suivantes nous amènent aux premiers chefs d’œuvres du peintre qui à seulement 23 ans maîtrise le Clair-obscur. La série de tableaux qui s’offre à nous démontre, comme une évidence, que le jeune Rembrandt manie le contraste et la lumière d’une manière qui n’a pas son pareil chez ses contemporains. La lueur qui émane subtilement des corps et des silhouettes baignés dans cette superbe pénombre brune, terreuse qui est la sienne, dote sa peinture d’une sensibilité et d’une finesse uniques. Cette même technique de maîtrise de l’ombre, comme mystérieusement domptée, que l’on retrouve également dans la série d’eaux fortes et de gravures, toutes en contraste, fait paradoxalement naître la vie de l’obscurité : la couleur jaillit par nuances des étoffes, de la peau des personnages bibliques, au rythme de la lumière qui se disperse inégalement dans l’espace. Un réalisme romancé, qui offre au spectateur une lecture accessible de ses œuvres car sensée : contrairement au réalisme provoqué de façon stratégique, qui même avec le plus grand talent du monde confèrent à certaines peintures un aspect artificiel, pour un rendu hermétique auquel le public reste souvent étranger. Chez Rembrandt, le spectateur est guidé avec douceur dans une scène qui ne s’impose pas à lui et se raconte au gré du regard, en cohérence avec la lumière, la couleur plus ou moins vive et les gestes des sujets. Le tout vit, luis, est animé par une chaleur, une certaine rondeur agréable qui rend la peinture de Rembrandt sensorielle et moderne. Elle évoque aussi par certains aspects les illustrations de contes de Gustave Doré, réalisées deux siècles plus tard.

Une touche photographique : L’art du portrait selon Rembrandt 

Nous commençons à saisir ce qui fait l’universalité du maître Hollandais, lorsque la 4ème salle nous ramène au côté pratique de la peinture. Comme tous les grands artistes, Rembrandt ne pouvait subsister sans se faire connaître et promouvoir dans les hautes sphères de la société Amstellodamienne du 17ème siècle naissant. Léonard de Vinci, Goya, Ingres et bien d’autres n’ont pu y déroger, avec plus ou moins d’enthousiasme : les fameuses commandes de portraits. Car Rembrandt doit son essor à ses représentations de l’aristocratie néerlandaise et de personnalités issues de la grande et petite bourgeoisie de l’époque ; des médecins, des notaires et leurs épouses.

Autoportrait à l'huile, 1628-1629

C’est avec le portrait de la princesse Amalia Van Solms que le peintre accède à une toute nouvelle popularité lui offrant d’autres perspectives professionnelles, qui lui permettront entre autres d’ouvrir son atelier et d’avoir ensuite des élèves. Bien que plus académiques et conventionnels que ses premiers sujets, que l’on supposerait plus inspirants, Rembrandt parvient pourtant à tirer profit des commandes de cette riche clientèle, en exprimant dans ses portraits d’alors, toute la singularité du modèle dans une mise en scène et des choix graphiques donnant un caractère unique à la composition. Il y applique les mêmes codes que dans ses scènes, avec un fond épuré et obscur révélant par touches distinctes la lumière et la nature des peaux, les aspérités des visages, le mouvement des cheveux, rendant ainsi la vie avec une précision quasi photographique. Il ira même jusqu’à bouleverser quelques établis du portrait, la posture en médaillon, ou bien le regard apparent, comme le sien qu’il couvre d’ombre dans son autoportrait à l’huile réalisé entre 1628 et 1629. Toujours dans l’optique d’insuffler plus de vie à ses modèles, il conte ainsi, par le choix méthodique des couleurs et de la technique utilisée, toute la personnalité des individus comme celle de ses personnages fictifs, de sorte qu’on puisse leur imaginer une existence hors du cadre, ou du moins qu’il nous prenne l’envie de penser à leur façon particulière de rire, de sourire, de se mouvoir. Il parvient à donner l’illusion du mouvement, et traite un paysage aussi sensiblement qu’il le ferait pour un portrait.

Rembrandt Intime revient ainsi sur l’essentiel de ce qui fait la particularité du maître Hollandais, une touche personnelle qui transcende les sujets, une maîtrise incroyable du contraste et des ombres, gardant intacte la fascination du spectateur. Elle nous rappelle que chaque génie de la peinture fut d’abord un amoureux du dessin, se perfectionnant avant tout dans l’esquisse et dans l’observation du monde.

Une exposition qui réunit un panel d’œuvres incroyables, que l’on a plaisir à revoir ou à découvrir en diptyque avec la biographie du peintre. Rembrandt Intime se tient encore jusqu’au 23 janvier au Musée Jacquemart-André

Visuels : Autoportrait à la chaîne d’or © RMN-Grand Palais – © Musée du Louvre – Parabole de l’homme riche © bpk / Gemäldegalerie, SMB – Rembrandt aux yeux hagards, autoportrait à l’eau forte, 1630 © Domaine Public – Autoportrait à l’huile, 1628-1629 © DR


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