Arts

Caravage : une monographie poids lourd

26 décembre 2009 | PAR Mikaël Faujour

Sortie chez Taschen, la monographie consacrée à l’œuvre complet du ténébreux génie italien est un must.

Une vie de frappe, un art d’une nouveauté révolutionnaire qui en fait, selon certains, le premier génie « moderne » de l’histoire de l’art, le Caravage est l’un des artistes européens les plus romanesques qui soient. Romanesque et quelque peu obscur, sa biographie ayant longtemps été entachée de mystère, puisqu’il ne laisse aucun écrit autobiographique. Reconstituée par les historiens de l’art, sa biographie éclaire l’art de ce peintre immense, en quelque sens baudelairien en ce qu’il vivait le trouble de la chair avec une acuité particulière tout en étant brûlé par une ferveur mystique. Son apport majeur (que dit l’épithète « caravagesque »), à savoir un clair-obscur violent dans un espace peu profond mais noyé d’ombre, résume de façon très concrète la thématique de la lutte entre les ténèbres et la lumière.

Son art mystique n’était pas, comme il était fréquent à l’époque dans l’art italien, fait d’idéalité, de Vierges en sustentation, de nuées d’anges et de corps glorieux. Chez Caravage, la Vierge morte gît dans une misérable mansarde poussiéreuse (« La Mort de la Vierge », au Louvre) et les épisodes bibliques se jouent dans le quotidien le plus immédiat des petites gens, dans des intérieurs mal ajourés (« La vocation de saint Matthieu ») où règnent la débauche et le jeu (« Les Tricheurs », épisode profane).

La Mort de la Vierge, vers 1605

Homme de scandales, qui peignit une Vierge commandée pour rien moins que la basilique Saint-Pierre du Vatican… avec pour modèle une putain de la place Navone avec laquelle s’était acoquiné un clerc réputé, homme à la vie interlope, meurtrier, fuyard, peut-être pédophile, Caravage était sans aucun doute habité par le trouble viscéral de sa double postulation baudelairienne.Ce que dit l’art du Caravage, c’est l’obsédante énigme de l’incarnation. Car sa mystique s’enracine dans le trouble mystère de la chair de l’homme habitée d’humaines pulsions, et surtout de la chair du Christ (ce que dit son plus célèbre tableau, « L’incrédulité de saint Thomas »).

L'incrédulité de saint Thomas, vers 1601

Cette thématique du corps, du corps réel – qui est devenue très centrale dans l’art moderne, puis dans l’art contemporain, depuis le réalisme de Courbet jusqu’à David Nebreda en passant par les performances dadaïstes, par Jackson Pollock, Lucio Fontana, les actionnistes viennois ou Orlan –, cette thématique donc, a conservé aux œuvres du Caravage une force très actuelle, instantanée (y compris pour un public profane), ce qu’ont perdu à présent d’autres peintres immenses, à force d’idéalité et de chairs glorieuses (de Raphaël à Guido Reni et au-delà encore).

Caravage révèle des corps faibles, des êtres lâches ou jouisseurs ou incrédules face au miracle de la déité révélée ou malades, la peau plissée, les yeux effarés, les veinules saillantes. C’est à la vraie vie, la vie vécue des petites gens qu’il s’intéresse, préfigurant les peintres de la réalité et – très – lointainement, le réalisme. Peintre d’une importance capitale, il ne laisse aucun doute sur le fait que tant de peintres n’auraient jamais peint comme ils l’ont fait s’il n’eût existé (de Zurbarán à Rembrandt, des caravagistes d’Utrecht à Georges de La Tour et du premier Simon Vouet à Ribera…).

L'Amour victorieux, vers 1602

Au fond, cet œuvre restreint par le nombre (une petite quarantaine de toiles nous sont parvenues) mais immense par l’influence formule le grand paradoxe de l’art baroque, excitant les sens pour en appeler le dépassement, mais dérivant en un art d’une extrême sensualité (ce qui est déjà présent dans « L’amour victorieux »)… qui finirait par se départir de la religiosité pour devenir le rococo.

La monographie consacrée à l’œuvre complet du Caravage est une pièce d’art éditorial, assortie de reproductions fabuleuses. Un cadeau remarquable à offrir à tout amateur d’art.

Caravage, l’œuvre complet, éd. Taschen, 2009, 100€.

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