La stratégie de communication de l’extrême-droite face à la télévision française

17 août 2016 Par Antoine Roynier | 0 commentaires

Le cache-cache médiatique de certains protagonistes de l’extrême droite depuis six mois a suscité une nouvelle forme de communication au sein de ce mouvement politique. Dissidents et membres du Front National utilisent de façon de plus en plus récurrente les réseaux sociaux pour contourner les chaînes de télévision hertzienne et exposer leur programme politique.

La scène est désormais connue de tous. Bruno Gollnisch attrape un parapluie et tente de s’emparer de la perche-son des journalistes du « Petit Journal » lors d’un rassemblement organisé par le Front National en mai 2015. L’altercation continue. Le député européen assène de coups le cameraman et l’ingénieur son. Ces images ont fait le tour des télévisions françaises et montre le rapport si particulier du FN avec le paysage audiovisuel hexagonal. Le Parisien révélait d’ailleurs en juin que le parti refusait régulièrement les différentes invitations dans des émissions de télévision. Pourtant, ses dirigeants se plaignent de pas être conviés dans les talkshows diffusés par les chaînes hertziennes: paradoxal.

Selon le professeur à l’Université Panthéon-Assas et à l’institut français de presse (IFP) Arnaud Mercier, que nous avons joint par téléphone, « le FN se dit maltraité par les médias ». Les dirigeants du parti pensent être « ostracisés par les chaînes de la télévision publique et les journalistes ». Un discours servant leur « fond de commerce qui est la victimisation ». Pas anodin selon le chercheur de l’IFP. Il s’agit d’une stratégie « de l’identification victimaire ». Cela permet aux « responsables du Front National de dire implicitement aux électeurs se sentant lésés par le système et les politiques français, « on est victime du système comme vous » ».

Pour s’adresser à leurs électeurs, certaines grandes figures de l’extrême-droite ont décidé de créer leur propre support multimédia de communication sur les réseaux sociaux. Cette stratégie permet d’éviter les contraintes rencontrées dans des chaînes de télévision classiques. « Le Journal de Bord » de Jean-Marie Le Pen en est un bon exemple. Ce programme diffusé sur son site internet aborde les thèmes d’actualité. La mécanique est simple. Les vidéos commencent par un composite d’images du Président d’honneur du Front national sur une musique digne des meilleurs journaux télévisés. Marie d’Herbais de Thun pose des questions sur les grandes questions économiques, politiques et sociales du moment. L’octogénaire répond en axant son argumentation sur les principales thématiques de l’extrême-droite: l’immigration, l’Europe et la glorification du sentiment national. « Le Journal de Bord » offre à Jean-Marie Le Pen deux avantages. La première est la liberté de ton. La deuxième est de pouvoir parler des sujets qu’il veut lorsqu’il le souhaite. Pour le professeur à l’Université Panthéon-Assas que nous avons contacté, l’utilisation « d’internet permet une désintermédiation médiatique ». Il faut alors faire la différence entre les « médias d’informations et de communication ». « Le Journal de Bord » de Jean-Marie Le Pen devient alors « un outil de propagande » car « ce type d’émission ne le met pas face à ses contradictions ». Ce système a été repris par certains proches du député européen et notamment sa fille, Marine le Pen.

La chef de file du Front national est connue pour ses relations tendues avec les médias, et notamment la télévision. Dernier fait marquant, sa décision d’annuler sa participation à quelques heures du début de l’émission « Des paroles et des actes » le 22 octobre 2015. Cette date marque le début d’un changement de stratégie de communication pour la présidente du FN. D’une volonté d’omniprésence dans les médias, elle « s’est infligée une traversé du désert médiatique » selon Arnaud Mercier. Il ajoute que « les événements actuels lui servent ». « Elle n’a pas besoin de trop en faire. Elle crée une attente de sa parole. Cette stratégie avait déjà été utilisé par le conseiller en communication de François Mitterrand et de Jacques Chirac, Jacques Pilhan. Sa théorie de la  » parole rare «  consistait à s’imposer des silences médiatiques pour en suite sortir du bois au moment où la parole va porter ». Par ailleurs, pour contourner « le parti pris [des journalistes] » qui « trouve mille excuses aux gouvernements qui se sont succédés et qui ont failli », la député européenne décide de répondre « aux questions des internautes sur Facebook ». A la différence de son père, pas de mise en scène pompeuse. Un fond bleu, une caméra et un ordinateur sur lequel sont marqués les différentes questions des utilisateurs du réseau social. Mais comme papa, Marine Le Pen aborde des sujets d’actualités. Une opportunité pour elle de mettre en avant son programme et les thèmes centraux du FN grâce à des questions allant dans le sens de la candidate pour les élections présidentielles de 2017. La tactique est simple et efficace. Effacer toute contradiction pour pouvoir dérouler son argumentaire. Une sorte de meeting où l’on ne s’adresse pas simplement à mille personnes mais plutôt à des centaines de millier. Par exemple, le deuxième épisode de ce live sur Facebook cumule près de 455 000 vues. Cette manière d’éviter les chaînes de télévision traditionnelle en passant par les outils que fournissent internet est inspirée des dissidents du Front National. Ces derniers ont très vite compris les possibilités qu’offraient le web et notamment youtube.

En 2014, Martial Bild et Jean-Yves le Gallou, deux anciennes figures du parti, fondent « Libertés TV ». Cette webtélé est directement inspirée de la chaîne américaine « Fox news », connue pour ses idées réactionnaires et conservatrices, et se définit comme « la première chaîne de réinformation ». « Bistro libertés » est l’émission phare de ce média alternatif. A l’animation? M. Bild. Les invités de ce talkshow sont pour la plupart des personnalités d’extrême-droite. Dans le programme du 20 mai 2016, c’est Robert Ménard qui est convié. Le co-fondateur de « Reporters sans Frontières » y défend son bilan à la Mairie de Béziers. Il parle d’islam et d’immigration. Lors de sa conversation avec le présentateur, ce dernier ne le mettra presque jamais en danger. Le Maire de Béziers a alors toute la place pour se mettre en avant et défendre ses idées sans aucune opposition. Une stratégie de communication payante puisque ses apparitions sur les chaînes de télévisions française sont rares. Pour Arnaud Mercier, Robert Ménard « joue une stratégie de complémentarité entre les médias traditionnels et les médias particuliers qui leur permet de maîtriser totalement leur communication ». Il entretient d’ailleurs des rapports conflictuels avec le paysage audiovisuel français. Dans un tweet le 27 juillet, il déclare : « la vérité n’est plus à la télé ». Passer par des supports médiatiques alternatifs, comme « Libertés TV », lui permet alors de parler à ses électeurs mais aussi d’exposer son programme et ses thèses en vue de l’élection de 2017. Suffrage dans lequel il compte bien mettre tout son poids politique.

Visuel: © Instagram


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