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L’antiféminisme, une nouvelle tendance dangereuse

L’antiféminisme, une nouvelle tendance dangereuse

21 juillet 2015 | PAR Mégane Le Provôt

Le mercredi 8 juillet, le magazine Causeur sortait son numéro spécial été, sobrement intitulé « Causeur face à la terreur féministe ». Dans ce dossier de douze articles, les rédacteur-trice-s passent le néoféminisme comme ils l’appellent, c’est-à-dire le féminisme d’aujourd’hui, à la tronçonneuse, comme leur charmante image de couverture le montre. Mais, malheureusement, Causeur n’est pas le seul média à cracher sur le féminisme. Quels sont les différents mouvements antiféministes et quelles sont leurs revendications ?

Il existe plusieurs mouvements antiféministes de nos jours. La plupart se sont créés via les réseaux sociaux dans un espace-temps assez bref. Mais peu de personne se revendiquent explicitement contre les féminismes et les féministes. Le bad buzz qu’a causé le dossier de Causeur interpelle sur la nature et l’écho de ces nouvelles tendances antiféministes.

Causeur est un magazine fondé en 2007 par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et François Micloqui. Selon sa page de présentation, le magazine souhaite « éclairer, analyser, critiquer l’actualité, faire réfléchir et faire rire, au risque d’agacer voire de choquer. ». Il est important de noter que, lorsqu’un média revendique son droit à choquer, celui-ci servira d’excuse à toutes sortes de propos racistes (contre les personnes racisées), sexistes (contre les personnes s’identifiant comme femmes), LGBTQIAphobe (contre les minorités sexuelles), putophobes (contre les travailleuses du sexe) etc. Ce dossier n’y fait pas exception et enchaine slutshaming (le fait de critiquer une femme pour sa tenue vestimentaire ou son activité sexuelle), déculpabilisation des harceleurs de rue (les femmes devraient prendre comme un compliment les regards lourds, sifflements et autres mains aux fesses), des violeurs (ce n’est qu’une forme d’amour) et surtout, inutilité du féminisme. C’est là un des points les plus importants pour tout ce qui concerne les antiféministes, ces personnes pensent que l’égalité est atteinte, que nos ancêtres se sont battues (ou non) sur le droit de vote et qu’on leur ferait honte à se battre pour des choses jugées aussi insignifiantes que des jouets non genrés.

Des arguments novateurs ? Loin de là…

Selon une étude américaine publiée en ligne en 2006 par Miriam Liss, Carolyn Hoffner et Mary Crawford pour l’université du Connecticut, seulement 26% des sondé-e-s pensent que le terme « féministe » est positif. A quoi cela est-il du ? La raison est assez simple. Depuis son émergence en tant que mouvement il y a plus de deux cents ans, le féminisme et ses principales actrices n’ont de cesse d’être critiqués. Il est possible de penser aux affiches anti suffragettes ou encore à la phrase magnifique de Pat Roberston « The feminist agenda is not about equal rights for women. It is about a socialist, anti-family political movement that encourages women to leave their husbands, kill their children, practice witchcraft, destroy capitalism and become lesbians. », (L’agenda féministe ne concerne pas les droits des femmes. Il concerne un mouvement socialiste, antifamilial, qui encourage les femmes à quitter leurs maris, tuer leurs enfants, pratiquer la magie, détruire le capitalisme et devenir lesbiennes). Il est important de noter que ce discours date de 1992 et non du 18e siècle. Depuis le temps, il est facile de se dire que les raisonnements ont changé et sont désormais de plus en plus argumentés. Loin s’en faut, les arguments sont exactement les mêmes qu’il y a 200 ans, rabâchés années après années par les antiféministes. Il existe deux grandes sortes d’argumentations antiféministes, celle visant essentiellement le physique (elles sont laides, hystériques et « mal baisées ») et celle se préoccupant de la Nature et des changements que cela impliquerait, en voici les principaux :

– Les féministes sont de mauvaises épouses et de mauvaises mères : Les féministes ne sont pas considérées comme de vraies femmes et de par leur volonté d’accéder à l’égalité, elles bouleversent l’ordre établi que les antiféministes appellent Nature. Or, le système patriarcal est un système de Culture et non un système de Nature car c’est une construction humaine. N’étant plus considérées comme des femmes, encore moins des femmes désirables, il est dit qu’elles ne peuvent que rendre leurs maris malheureux et tuer leurs enfants.

– Elles ne sont que des castratrices qui veulent voler le rôle des hommes : On pourrait ici revenir sur Freud et l’envie du pénis chez la femme. Ici encore, les féministes sont décrites comme des destructrices de la nature, qui veulent l’éradication des hommes car, au fond, elles ne sont que jalouses de leur appendice génital.

– Le but est en fait de dominer les hommes car ils auraient alors le rôle des femmes et c’est quelque chose d’inconcevable pour les hommes d’être traités de la sorte. Les antiféministes sont donc au courant des discriminations faites aux femmes, tellement bien au courant qu’ils sont effrayés d’être traités de la sorte. Les féministes sont alors des troubleuses d’ordre social, car elles remettent en cause un système depuis longtemps perpétué.

Tous ces stéréotypes se retrouvent lors de différentes campagnes contre les suffragettes en Angleterre. Mais ce sont exactement les mêmes que l’on retrouve de nos jours, avec une nette propension pour ceux traitant du physique.

Le masculinisme, nouveau mouvement dédié aux hommes

Le masculinisme est un mouvement récent en France qui consiste à défendre les droits des hommes contre une société qui leur en volerait au profit des femmes. Pour eux, l’égalité femmes – hommes est plus qu’atteinte, les femmes leur ont donc volé leur pouvoir et ils veulent le récupérer. Peu de définition sont disponibles, mise à part celle du Grand Dictionnaire Lexicologique québécois : « un mouvement de défense des droits des hommes et de leurs rôles sociopolitiques et un mouvement de protestation qui vise à affranchir les hommes de leurs rôles sociaux traditionnels. » Il est possible de noter une contradiction dans cette définition : la défense des rôles sociopolitiques est une jolie phrase signifiant qu’ils souhaitent perpétuer leur domination d’un point de vue social et politique, comme c’est déjà le cas ; mais comment le faire en renversant les rôles sociaux actuels ? Car un renversement, politique par exemple avec la parité au sein des ministères, va à l’encontre de l’envie de continuer la domination masculine au sein de la politique.

Le mouvement s’est médiatisé en France avec les interventions de Nicolas Morena et Serge Charnay. En effet, le 15 février 2013, les deux pères divorcés sont montés sur des grues de Nantes, armés de banderoles, pour réclamer un droit de garde et/ou de visite pour leurs enfants. Serge Charnay, le père qui est resté le plus longtemps sur sa grue, est un père divorcé, membre de l’association SOS Papa, et qui n’a pas eu le droit de garde ni de visite de son fils. Il est ici aisé de se mettre à la place de ce père qui souhaite voir son enfant, mais il est important de noter que ce refus est une décision de justice, prise à la suite d’une condamnation de Serge Charnay pour deux soustractions d’enfants dont une de deux mois ainsi que pour des propos menaçants envers la mère de l’enfant. Coïncidence ou non, quelques jours après leur montée des grues a eu lieu quelques jours avant une manifestation organisée par l’association SOS Papa. Ces deux escalades de grue ont donné naissance au mouvement des « pères perchés », réclamant également plus de droits de visite et/ou de garde.

Une des figures de proue de la théorie masculiniste en France est Patrick Guillot, auteur de trois livres sur le sexisme inversé et fondateur du « Groupe d’Etudes sur les Sexismes » qui est une association visant à donner crédibilité au mouvement. Patrick Guillot est l’inventeur du mouvement « hoministe », qu’il préfère au mot « masculiniste » car celui-ci a été créé par une « idéologue misandre » (d’après son site www.la-cause-des-hommes.com). Il faut savoir que les hoministes, autrement dit les masculinistes, qualifient toutes les féministes de misandres, c’est-à-dire de femmes détestant les hommes. L’idéologue misandre en question est Michèle Le Dœuff, docteure en philosophie et universitaire reconnue en France et à l’étranger, soit tout l’inverse d’une idéologue, personne basant sa réflexion sur une science imaginaire. Il y a donc un homme ne possédant aucune qualité universitaire d’études sur le genre et le sexisme, qui remet en question la légitimité d’une universitaire et professeure afin de servir sa cause. Sur le site de Patrick Guillot se trouve un manifeste de l’hominisme en onze points qui partagent le fait de considérer les hommes comme les vraies victimes du sexisme.

Dans notre contexte socio culturel, le sexisme inversé aussi appelé sexisme anti homme ou misandrie n’existe pas. En effet, le sexisme est un système de pensée instauré depuis déjà quelques temps, un acte perpétué contre une femme n’aura pas la même portée qu’un acte perpétué contre un homme de par le contexte et l’histoire. Si on prend l’exemple de la sexualisation des personnes, une publicité présentant un homme à moitié nu pour vendre un produit qui ne requiert pas la nudité est une sexualisation de l’homme, mais ce n’est pas du sexisme anti hommes car c’est un acte isolé, nul, mais isolé. Alors si on prend la même publicité, mais cette fois-ci avec une femme, elle sera sexiste car la sexualisation des femmes est monnaie courante depuis longtemps. La youtubeuse Ginger Force a consacré une de ses vidéos au décryptage du masculinisme ici.

« Women against feminism » ou l’argument autocentré

Hormis les masculinistes, tout le monde peut être antiféministe, même les femmes. C’est le cas notamment d’Elisabeth Levy, directrice de la rédaction de Causeur. En effet, la ligne éditoriale du dossier de cet été est clairement antiféministe voire carrément du sexisme le plus cru. Et c’est également le cas des deux autres rédactrices de ce dossier. On y retrouve les mêmes arguments que ceux utilisés par les autres antiféminismes, les mêmes préjugés idiots, mais avec ici, une dangerosité tout autre. Car si même les femmes attaquent les femmes, pourquoi les hommes devraient-ils s’en priver ? Les antiféministes femmes constituent donc, de par leur existence même, un argument servant à décrédibiliser les luttes actuelles du féminisme.

Et évidemment, si ce mouvement féminin d’antiféminisme est présent dans les médias, il l’est aussi dans les autres strates de la société. C’est notamment ce qu’il s’est passé avec le hashtag #Idontneedfeminism (je n’ai pas besoin du féminisme) qui a donné lieu au mouvement « Women against feminism » (les femmes contre le féminisme) où des femmes exposent les raisons pour lesquelles elles pensent que le féministe ne leur sert à rien. Commencé en 2013, ce mouvement regroupe des femmes qui sont majoritairement : jeunes, blanches, hétérosexuelles, éduquées, de classe moyenne, et vivant dans des pays développés. Et leur argumentaire peut être résumé brièvement par « Moi je n’ai jamais connu ça », « Il ne m’est jamais arrivé ça », « Je ne suis pas lesbienne » ou encore « Je ne déteste pas les hommes ». Il faut alors prendre en compte que ces femmes ne représentent qu’un tout petit pourcentage de la population mondiale et que certes, le sexisme est moins présent pour elles, mais cela ne veut pas tout à fait dire qu’il est inexistant. En effet, le sexisme, comme tout système, fonctionne avec des privilèges. Si vous êtes un homme blanc aisé hétérosexuel en bonne santé, vous cumulez tous les privilèges alors que si vous êtes une femme trans noire pauvre et malade, vous n’en avez aucun ou très peu. Les privilèges ne constituent pas quelque chose contre lequel on peut se battre, il n’y a rien à faire à part en être conscient-e-s et savoir que tout le monde n’est pas aussi privilégié que nous. Ici, ce mouvement est majoritairement constitué de personnes privilégiées et ignorantes de la question des féminismes, c’est la raison pour laquelle on y retrouve des arguments comme ceux listés dans la première partie.

Conclusion : de l’importance du féminisme

Pour conclure, revenons sur la définition du féminisme : c’est un mouvement social dont le but est d’arriver à l’égalité entre les genres en luttant contre le sexisme. Le sexisme est un système, tout comme le racisme, qui puise ses bases dans le patriarcat et qui est blessant envers les femmes, mais également envers les hommes. Le but du féminisme est de supprimer ce système et donc de libérer les personnes, toutes les personnes, des carcans de la société patriarcale.

Sommes-nous, comme les prétendent les antiféministes, arrivé-e-s à l’égalité pleine et entière ? Si l’on reprend l’étude sur le harcèlement dans le transport de début juillet, 100% des femmes prenant les transports dans la capitale ont déjà expérimenté le harcèlement dans les transports en commun. 100%, c’est-à-dire la totalité des femmes, mêmes les antiféministes qui voient ça comme de la drague. C’est un chiffre parmi tant d’autre et pas un des plus effrayant, mais sans doute celui qui a fait le plus parlé de lui récemment. Il y a également le plafond de verre ou la différence de salaire de 8.5% en moyenne pour un travail égal à poste égal. Plus aberrant, on retrouve les partis politiques plus enclins à payer des taxes à l’Etat plutôt que d’insérer des femmes à l’Assemblée Nationale. Pour mesurer exactement où en est l’égalité homme-femme en France, le site du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que celui de l’Observatoire des Inégalités vous donneront des chiffres économiques, sociaux et politiques, à même de prouver qu’un traitement égal est loin d’être accompli.

Si l’on met de côté les chiffres pour un petit temps, il y a aussi une grande question éthique et philosophique derrière les mouvements antiféministes. Les femmes des pays développés sont considérées comme des personnes responsables, pleines et entières comme le veut la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la mission est-elle accomplie ? Certes, les choses vont mieux, mais cela ne signifie pas qu’elles vont bien. Proclamer qu’on n’a pas besoin du féminisme signifie que, personnellement, tel ou telle sujet-e ne souffre plus de discrimination et qu’ille doit arrêter de se battre. Or, en faisant cela, on met sa situation personnelle au-devant d’enjeux de groupes. C’est rendre invisible la cause des autres, qui n’ont pas les mêmes chances et privilèges que vous.
Donc oui, le féminisme est important car il reste encore bien des combats à mener, du harcèlement de rue à l’éducation des filles partout dans le monde, car si cela n’a pas d’importance pour vous, cela en a pour quelqu’un-e d’autre.

Visuels : Couverture de Causeur & images d’illustration de « Where Do Negative Stereotypes About Feminists Come From? »

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Mégane Le Provôt
Etudiante en Etudes de Genre, j'ai fait mon premier mémoire sur la représentation du genre dans la trilogie de fantasy française "La Quête d'Ewilan" de Pierre Bottero.

2 réflexions au sujet de « L’antiféminisme, une nouvelle tendance dangereuse »

Commentaire(s)

  • Klem

    La gynmastique de l’auteur pour rester dans « femme == bien » « homme == mal » est ahurissante.

    Votre ton dédaigneux sur les problèmes inhérents au genre masculin en dit long sur votre capacité a vous mettre a la place des autres, voire même d’aborder le sujet de manière objective

    Autant de mots pour arriver a la conclusion que
    -Les femmes sont toutes et forcément victimes
    -La souffrance des hommes et les problèmes liés a leur genre sont inexistants ou risibles
    -Seuls les hommes sont sexistes.
    -C’est sexiste uniquement si les hommes le font.
    -Défendre les droits des hommes menace les femmes

    Vous être aussi étroite d’esprit que les masculinistes que vous condamnez.

    Cette article n’est que de la régurgitation de termes pseudo intellectuels que vous comprenez à moitié.
    La preuve Votre utilisation de « sexisme inversé ». Le sexisme est la discrimination basée sur le sexe et non pas la discrimination des hommes envers les femmes. Il n’y a pas « d’inverse » possible.

    Quand on favorise une femme sur un homme sous prétexte que c’est une femme, vous appelez ca comment? « l’inverse » existe également
    Merci….

    juillet 23, 2015 at 11 h 28 min
  • nemo

    Faire passer toute personne luttant contre les travers du féminisme comme un masculiniste est de la désinformation.
    Renseignez vous plus profondément.

    août 3, 2015 at 7 h 17 min

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