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« The Mind » : esprit d’équipe [jeu de société]

« The Mind » : esprit d’équipe [jeu de société]

22 mai 2018 | PAR Mathias Daval

Petit jeu de cartes allemand coopératif, édité en France par Oya, « The Mind » est LE jeu qui fait le buzz en ce printemps 2018. Phénomène de mode ou vrai perle ludique ?

Que ce soit au fil de ses activités de journaliste ludique ou de testeur de prototypes sur Tric Trac, on apprend à se faire une bonne idée de ce qu’un jeu peut donner à la simple lecture de ses règles. En découvrant la première fois le fonctionnement de « The Mind », on se serait dit qu’il s’agissait d’une typique fausse bonne idée, parfaitement whatthefuckesque et ludiquement nulle. On aurait renvoyé son auteur au bac à sable du prototypage. Bien entendu, en entendant les avis enthousiastes se multiplier à peu près partout dans les cercles de joueurs, puis en constatant ce mois-ci que le jury du prestigieux Spiel des Jahres allemand avait nominé « The Mind » dans la catégorie Jeu de l’année (en compagnie d’ « Azul » et de « Luxor »), on s’est dit qu’il fallait peut-être se pencher un peu plus sur le phénomène.

Car voilà en effet un jeu dont il est impossible de prédire les sensations avant de l’avoir essayé. Le concept est simple, voire minimaliste. Tous les participants sont dans la même équipe dans ce jeu coopératif. A chaque round, chacun pioche des cartes (1 le premier round, 2 le deuxième, etc.) puis, sans ordre particulier et surtout sans avoir le droit de communiquer de quelque façon que ce soit, tous les joueurs doivent poser leurs cartes en respectant l’ordre croissant, de 1 à 100. Hein ? Quoi ? Mais comment faire puisqu’on ne peut pas donner d’infos à ses partenaires ? C’est là qu’est le sel, pour ne pas dire le piment, de ce petit jeu d’ambiance qui oblige à « synchroniser » ses esprits et trouver, ensemble, une façon fluide de se faire comprendre. Si l’on a une petite carte en main, par exemple un 6, on aura tendance à aller la poser assez vite, tout en laissant un tout petit peu de temps aux autres pour poser une éventuelle carte de valeur inférieure… Ce « tout petit peu de temps » est précisément le coeur du jeu, de la frustration ou de la satisfaction qu’il procure : parvenir à évaluer, sans langage ni signes non-verbaux, le moment juste auquel il convient de poser ses cartes…

Comme l’exercice est périlleux, l’équipe dispose de 2 types de cartes « bonus », données dès le départ et acquises à nouveau en cours de partie : des « vies », tout d’abord, qui doivent être dépensées en cas d’erreur dans la pose d’une carte ; si un joueur place un 45 alors qu’un de ses camarades possédait encore en main un 42, les joueurs perdent 1 vie mais peuvent immédiatement défausser toutes leurs cartes de plus faible valeur. Les « shuriken », ensuite (on s’interroge encore sur le pourquoi de cette appellation), permettent, gratuitement, à tout moment et sur décision du groupe, de se débarrasser collectivement de ses plus petites cartes. Reste que terminer « The Mind », c’est-à-dire achever les 8 rounds à 4 joueurs (12 à 2 joueurs) n’est pas mince affaire, et il faudra apprendre à bien connaître ses coéquipiers avant de pouvoir réussir l’exploit…

Alors au final, « The Mind », est-il vraiment incontournable ? Le critique américain Tom Vasel et sa petite bande de Dice Tower, en rajoutant un peu fort dans la « anti-hype », sont allés jusqu’à qualifier « The Mind » d’ « activité » plutôt que de « jeu », estimant que sa réputation était pour le moins usurpée… Il est vrai que, au regard de sa simplicité, une seule soirée suffira à faire le tour du jeu en lui-même, et sa rejouabilité, sur la durée, au sein d’un même groupe de joueurs reste aléatoire. Contrairement à certains jeux de sa catégorie (on pense en vrac à « Hanabi », « Six qui prend » ou encore « Coloretto »), sa richesse n’est pas dans sa mécanique mais dans la façon dont les participants en tiennent compte, selon sa psychologie propre. C’est là que réside son originalité et son fun : une sorte de poker collaboratif dans lequel le plus important est l’échange de regards entre les joueurs. Ce qui en fait un jeu, étrangement, très jubilatoire à observer comme simple spectateur, et qui a le grand avantage de renouveler la gamme limitée des jeux coopératifs tous publics. Certainement pas pour tout le monde, mais il mérite le détour !

[rating=4]

« The Mind », de Wolfgang Warsch, édité en français par Oya
2-4 joueurs, à partir de 8 ans. Durée : environ 20 min.

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Mathias Daval
Journaliste culturel et ludique, membre de la fédération nationale des critiques de la presse française, il est également game designer et éditeur.

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