Performance
Une journée au Cabaret de curiosités de Valenciennes

Une journée au Cabaret de curiosités de Valenciennes

26 février 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Avons-nous un futur ? Quelque chose nous attend-il demain, dans 10 ans, 100 ans ? De quoi est constitué ce futur ? Quel est mon futur ? Le tien ? Le nôtre ? Tant de questions sans réponses claires, tant d’incertitudes quant à notre vie, à celle des autres, à celle de la société. “Nos futurs ?” ; c’est sur ce questionnement que se base la nouvelle édition du Cabaret de curiosités de Valenciennes. Du 22 au 26 février, le Phénix – scène nationale de la ville – accueille en ses lieux et dans des espaces participatifs un ensemble de spectacles, performances et workshops qui sauront vous surprendre et vous combler.

Toute la culture s’est rendu au Festival sur la journée du jeudi 25 février pour suivre le parcours 1, constitué de cinq spectacles mélangeant théâtre, performances et musique. Une journée rythme et variée, remplie de découvertes !

 

Pour un temps sois peu, Lena Paugam – 14h

Pour un temps sois peu est un monologue théâtral mis en scène par Lena Paugam se basant sur un texte écrit par Laurène Marx, une femme trans non binaire ayant pour habitude d’écrire sur le thème du genre. Cette nouvelle création aborde la notion de transidentité et toutes les répercussions que celle-ci peut avoir sur la vie d’une personne. On découvre toutes les difficultés vécues par un transgenre à travers une expérience personnelle, celle d’un homme qui se sent femme et est femme. Solitude, perte des repères, perte de son identité, rejet, misogynie, ce sont toutes ces épreuves qu’affronte un transgenre, des épreuves qui pousseraient à bout plus d’un.

Malgré une mise en scène toujours en cours de création, la comédienne Hélène Rencurel s’est emparée avec brio du texte de Laurène Marx. Elle propose une interprétation d’une grande vitalité, où l’humour noir côtoie le drame. A l’ironie se mêle une vérité non dissimulée, qui frappe et interroge. On est glacé face à la réalité que doivent affronter ces personnes dont le sexe assigné à la naissance ne correspond pas. Le sexe, l’appareil génital, le “bas” ; une partie de l’anatomie qui revient régulièrement dans la pièce, cet élément que les médecins voient comme la clé du genre. Mais est-ce réellement le cas ?

Qu’est-ce que devenir une femme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Que faut-il faire pour être une femme ? A travers son spectacle, Lena Paugam fait une critique acerbe de la société totalement incapable de comprendre la transidentité. Le transgenre est voué à être rejeté ; par ses proches, la société, le corps médical. Il vit dans l’incompréhension la plus totale et finit par douter de sa propre identité. Un combat qu’un grand nombre de personnes vit, un combat pour la vie.

Dogs, Julien Herrault – 16h

Julien Herrault est un artiste plasticien et performeur marqué dans son enfance par un événement traumatique : la découverte du corps mort d’un homme tombé d’un gratte-ciel et de la foule qui se presse autour pour regarder et se nourrir de cet accident. Sa performance Dogs revient sur cet incident ; son but est de reproduire une scène et les comportements humains qui la composent.

Un à un, avec une extrême minutie, Julien Herrault dépose près de 200 carreaux sur le sol. Dans une alternance de noir et de blanc un carré se forme. Dans un silence de mort que seul vient rompre le léger bruit des carreaux qu’on installe, un tableau se crée sous l’œil des spectateurs hypnotisés par cette expérience magnétique. Une fois le sol formé, son coéquipier s’allonge dans une position que parfait Herrault. Il déplace ses jambes, ses doigts, son bassin, il découpe au cutter sa chaussette droite, la déchire, dépose la chaussure à côté, chausse son autre pied. S’ensuit une suite d’actions, toujours réalisées dans le silence avec des gestes lents, préparés, millimétrés. A la fin, le corps gît, Herrault s’éloigne et attend.

Cette attente finale est le centre de la performance, ce moment où le spectateur se lève pour se rapprocher et observer cette scène qu’on lui donne à voir. Le public devient alors cette “meute” qui se presse autour des accidents pour mieux les observer. Herrault nous transforme, à notre encontre, en voyeurs à la recherche de sensations fortes. Les vidéos et les photos étant autorisées, certaines personnes immortalisent cette scène.

A travers cette performance, Julien Herrault crée une situation dérangeante et obtient le résultat escompté : aucun des spectateurs ne quitte la salle sans s’être rapproché pour regarder de plus près.

Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, Stéphanie Aflalo – 17h

“Ma tête est coupée par le cadre – mais j’ai une tête avec un cerveau dedans – mais je n’ai pas de scanner pour le prouver – mais faites-moi confiance.”

Que faut-il croire ? Ne pas croire ? Faut-il douter ? Le doute sert-il ? Pourquoi se poser des questions ? Pourquoi y répondre ? Pourquoi y a-t-il des questions ? Pourquoi y a-t-il des réponses ? Dans son spectacle, Stéphanie Aflalo interroge le concept même de philosophie. Sa performance s’inspire du philosophe Ludwig Wittgenstein, spécialiste de la logique, et plus particulièrement de son œuvre De la certitude. Dans ce recueil d’aphorismes, il tente de délier le sens du non-sens ; et c’est à ce même problème que tente de répondre Stéphanie Aflalo.

Jusqu’à présent […] est un spectacle où le spectateur se perd au milieu de toutes les questions formulées. La logique et l’absurde se mêlent ; Aflalo joue avec les mots et avec le public. Un dialogue étrange s’installe entre elle et son double ; l’une étant dans un vieux poste de télévision et l’autre sur scène, en chair et en os. La comédienne, toute vêtue de blanc, essaie de répondre aux interrogations formulées. Les “vrai” et les “faux” s’accumulent, ils sont rejoints par les “extrêmement vrai”, les « extrêmement faux” les “faux vrai”, les “vrai faux” ; un amas d’éléments qui brouillent la compréhension, la réflexion et l’expression.

Jusqu’à présent interroge et crée de la confusion. Le doute naît et se répand.

Vocation, Émilie Charriot – 19h

Comme son titre l’indique, Vocation est un spectacle qui se penche sur la vocation, ce besoin de se tourner vers une profession ou encore une activité plutôt que vers une autre. La vocation est un sujet universel, toute personne s’est déjà interrogée sur son orientation, son désir profond. Émilie Charriot interroge plus spécifiquement le désir d’être comédien. Pourquoi faire ce choix alors qu’il y en a tant d’autres possibles ?

Sur scène, un dialogue s’instaure entre deux comédiens de générations différentes. Pierre Mifsud a 58 ans et a déjà une carrière derrière lui. Nora Kramer, quant à elle, n’a que 15 ans, et pourtant, elle est déjà sur scène. Tous deux parlent de leurs incertitudes, tentent de se projeter 35 ans plus tard, d’imaginer ce qu’ils seront alors.

I wish I was, Maëlle Dequiedt – 20h30

I wish I was est une plongée dans le milieu de la musique pop, une traversée au cœur d’un groupe amateur composé d’un chanteur, d’un batteur, d’un violoncelliste, d’une bassiste, d’une flûtiste et d’une pianiste. Pour parfaire l’illusion d’amateurisme, « les comédiens ont appris à jouer des chansons avec leurs propres moyens, avec des instruments qui n’étaient pas forcément adaptés et dont ils ne savaient pas forcément jouer ». Et pourtant, c’est avec beaucoup de talent qu’ils passent d’un instrument à l’autre, qu’ils se mettent à chanter, chacun à leur tour, dans un style qui leur est personnel. Ensemble, ils créent des univers musicaux différents.

Le décor reproduit un studio de musique dans lequel on suit, pendant toute la première partie du spectacle, les répétitions du groupe. Les chansons se multiplient, les essais musicaux s’enchaînent, chacun joue, chante dans une ambiance joviale, décontractée. Ces instants sont immortalisés par Romain – interprété par Romain Pageard-  qui filme avec son téléphone. Il passe à travers les cloisons, adopte des angles inhabituels, se rapproche des instruments, saisit des moments d’improvisation. Sa vidéo est projetée en temps réel et accentue l’immersion dans le groupe.

Au fil des scènes, le décor se déconstruit, il faut se préparer pour le départ pour Ostende, ville où ils doivent se produire sur scène en concert. Le voyage en voiture constitue la deuxième partie du spectacle. Entre errance, discussions autour de chanteurs connus, un tableau musical varié se dresse. L’arrêt sur une aire d’autoroute au milieu de la nuit où ils restent bloqués les amène à discuter sous un lampadaire, puis à lâcher prise. Chacun se laisse aller à sa façon comme Romain qui revient sur scène vêtu d’un collant moulant argenté, le visage scindé en deux par le maquillage, la tête recouverte de bouts d’aluminium. S’ensuit une danse sensuelle près du sol pendant laquelle il explique qu’il veut montrer son corps.

Face à I wish I was on passe un très beau moment. Le spectacle est ponctué d’éléments comiques, il donne envie de vivre, de s’exprimer, de ne plus douter, d’arrêter de se prendre la tête, de crier. Ce groupe de jeunes est incroyable, il dégage une énergie qui ne tarit jamais. L’univers déployé donne envie de créer, l’art est un moyen primordial pour s’exprimer et se libérer.

Aller à Valenciennes pour découvrir le Cabaret de curiosités – qui a lieu chaque année – est chose à faire. Les spectacles proposés sont d’une grande diversité et originalité. C’est aussi une occasion de découvrir de nouvelles créations et des spectacles toujours en cours de construction.

 

Visuels : Pour un temps sois peu ©D.R ; Dogs ©Aurore Bagarry ; Jusqu’à présent […] ©Wittgenstein ; Vocation ©Nora Rupp ; I wish I was ©Jean-Louis Fernandez

Puma Blue à la Boule Noire
Comme il vous plaira de Shakespeare par Lena Bréban, reine du spectacle
Lucine Bastard-Rosset

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture