Théâtre
Rarement on aura autant pris plaisir à « Comprendre la vie »

Rarement on aura autant pris plaisir à « Comprendre la vie »

15 octobre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Bientôt – si le couvre-feu le permet – à la MC93 et à la Manufacture des Oeillets, Comprendre la vie est une adaptation de l’oeuvre du même nom du poète français Charles Pennequin. Bérangère Vantusso y met en scène douze comédiennes et comédiens tout juste sortis de l’ENSAD de Montpellier. C’est une magnifique réussite, propre à satisfaire tous les amoureux de théâtre : le texte exigeant, sa langue bouillonnante, la justesse de direction et de mise en scène, le talent et l’énergie des jeunes interprètes, la façon dont tout cela résonne avec le contexte, rendent cette proposition captivante. Un peu de marionnette utilisée à bon escient, beaucoup d’art dramatique, une scénographie explosée sur un air de jeunesse révoltée – quoi de plus approprié en ce moment ?

Aux âmes bien nées…

Certes, Comprendre la vie est un spectacle monté à la sortie d’une école. Ses douze interprètes viennent d’être diplômés de l’ENSAD de Montpellier. C’est un fait.

Mais ce n’est pas un spectacle de sortie d’école, au sens un peu condescendant et péjoratif que l’on peut parfois y donner, sous-entendant par là que la proposition ne saurait être mieux que passable, condamnée qu’elle est à être au moins en partie maladroite, au moins en partie fragile, au moins en partie encore amateure – quelle horreur ! Et il y aurait déjà beaucoup à écrire quant aux préjugés qui relèguent les spectacles d’école et les spectacles amateurs à un théâtre de second ordre, où les spectateurs viennent avec des attentes très modiques, convaincus qu’ils sont que l’on ne peut en attendre mieux.

En tous cas, il ne faudrait pas commettre l’erreur de sous-estimer la qualité de Comprendre la vie, tel qu’il est proposé ici par Bérangère Vantusso, qui s’était déjà illustrée en signant la mise en scène d’un autre spectacle de jeunes diplômés d’une école supérieure, l’ESNAM, avec une lecture du Cercle de craie de Brecht qui a marqué les mémoires.

Comme d’ailleurs il ne faudrait pas commettre l’erreur de réduire cette proposition à un spectacle de marionnettes, avec, là encore, avec des à priori négatifs qui n’ont aucun fondement : spectacle nécessairement destiné à un public jeune, propos naïf, esthétique nécessairement pauvre, jeu en retrait par rapport à la manipulation… Ces clichés sont faux, et certaines des plus belles pièces proposées ces dernières années utilisent l’approche marionnettique sans renoncer à aucune ambition dramatique ou esthétique. Et Bérangère Vantusso le confirme ici, avec brio. Ses spectacles sont avant toute chose des pièces de théâtre – et du très bon théâtre.

Une langue brûlante et magnifique

Déjà, parce que le texte sélectionné est absolument brillant. Très poétique, potentiellement déroutant, il ne révèle toute sa puissance et toute sa complexité qu’au fil du temps. Tel un kaléidoscope qui sauterait d’un genre à un autre, d’une adresse à un autre, il écume les sujets, traverse les thèmes. Son unité se fait d’abord par sa langue, puissante, presque hypnotique.

Mais elle finit par transparaître aussi dans une qualité bouillonnante, brûlante, affamée de bruit et de vie, qui esquisse finalement une proposition : « nous sommes démesurément moyens », le monde a été saboté et nous allons droit dans le mur, mais alors faisons-le bien, faisons-le beau, faisons-le avec panache et gourmandise et ne nous résignons pas à être tristes. Quelle bonne idée que de faire théâtre de ce texte magnifique, qui n’oublie pas de dissiper sa noirceur par de vifs éclats d’humour.

Une mise en scène intelligente et équilibrée

Et puis, la mise en scène est très juste. Les marionnettes, utilisées avec parcimonie, sont tour à tour porteuses de certaines des paroles et prises comme symboles de ce qui fait l’objet de la scène – le spectacle ouvre ainsi sur une discussion autour d’une femme morte, représentée par une poupée inerte, mais il sera tout autant possible de se figurer qu’une marionnette est une bombe… et cela fonctionne parfaitement. Des marionnettes genrées, aux couleurs de « peau » variées, qui se démembrent pour mieux se recomposer, dans un brassage qui leur donne un air déglingué… Cela leur confère une apparence étrange, mais ne les rend pas laides ni repoussantes pour autant, juste diverses et moins univoques, comme l’humanité en somme. Mention spéciale à une utilisation particulièrement réjouissante – et parfaitement pertinente – de la technique de la kokoschka, avec une manipulation à deux particulièrement réussie et des interprètes vraiment très inspirés.

La scénographie, très réussie, qui se présente initialement telle une muraille enserrant le plateau, avec une route tracée à son sommet, se décompose lentement, à mesure que la déliquescence du monde devient plus évidente, et que la fureur s’empare des personnages. Philosophes, présentateurs télé, prêtresses, magasiniers, savantes folles, la galerie est vaste, mais le spectacle navigue avec fluidité entre les personnages et entre les scènes. La distribution de la parole, du mouvement et de l’animation des corps marionnettiques est particulièrement réussie. Scènes de groupe et solos alternent, avec un jeu sur la décomposition et la recomposition d’un chœur jamais définitivement stabilisé, qui sert de contrepoint aux comédiens qui portent la scène. 

Une interprétation au niveau des exigences du texte

Ces jeunes comédiens, d’ailleurs, il faut les saluer. Certes, on ne peut pas nier que la distribution est un peu inégale, que certain.e.s projettent plus, éclatent plus, ont davantage de présence que d’autres. Mais tous jouent juste, et avec conviction. Ils sont habités de la parole qu’ils portent, toutes et tous. Ils font groupe, avec une grande écoute les uns des autres. Ils prennent manifestement du plaisir à faire ce qu’ils font – et c’est la condition du plaisir qu’éprouve le spectateur. Alors on ne peut que saluer la performance : il y a là des pépites à qui l’on peut prédire une belle carrière !

Prendre un texte ardu et indocile, distribuer de jeunes comédiens, et maintenir l’exigence, le plaisir, le sens, l’équilibre entre l’humour et la révolte, entre le corps du comédien et le corps marionnettique, entre les différents interprètes : une gageure ? Pourtant, c’est ce que propose Comprendre la vie, et c’est brillamment réussi.

Une proposition théâtrale pétrie d’intelligence et d’humanité, traversée par l’énergie de ses interprètes : un plaisir de spectateur à ne pas se refuser !

Les 15, 17 et 18 octobre à la MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny), puis les 5 et 6 décembre à la Manufacture des Œillets – Théâtre des quartiers d’Ivry (Ivry-sur-Seine).

D’après Comprendre la Vie de Charles Pennequin (Éditions POL – 2010).

Un spectacle de Bérangère Vantusso

Collaboration artistique Guillaume Gilliet, Laura Fedida

Scénographie Cerise Guyon,

Lumière Christophe Mazet,

Son Félix Nico

Régie lumière Claire Eloy

Régie plateau Rémi Jabveneau

Costumes : Anne Valdeyron

Marionnettes Einat Landais

Avec Louise Arcangioli, Alice Fulcrand, Anaïs Gournay, Ivan Grevesse, Agathe Heidelberger, Mathilde Jarry, Aurélien Miclot, Harrison Mpaya, Maija Nousiainen, Léopold Pélagie, Maïka Radigales, Thomas Schneider

Visuel: (c) Guillaume Gilliet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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