Théâtre

[FMTM IN] « Alors Carcasse », théâtre visuel et poésie sensible

[FMTM IN] « Alors Carcasse », théâtre visuel et poésie sensible

21 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Le IN du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes est l’occasion de découvrir les premières représentations de Alors Carcasse, un texte poétique de Mariette Navarro, ici mis en scène par Bérangère Vantusso de la compagnie trois-six-trente. Il s’agit d’un spectacle de théâtre visuel qui n’a pas peur de l’abstraction, et qui donne à entendre et à ressentir davantage qu’à voir. Le texte, ardu mais très beau, y trouve une nouvelle dimension, et trouve des chemins détourner pour susciter l’émotion. Novateur mais sensible!

Bérangère Vantusso, directrice du Studio-Théâtre de Vitry, s’est d’abord faite connaître pour son emploi de marionnettes hyper-réalistes dans ses mises en scène. Cependant, sa démarche de création hybride, au carrefour des arts plastiques et du théâtre, avec une attention particulière portée aux écritures contemporaines, l’a conduite à explorer très largement l’univers du théâtre visuel, aboutissant à des spectacles tels que Longueur d’ondes – Histoire d’une radio libre (notre critique).

Alors Carcasse, présenté pour la première fois à Charleville, est encore d’une autre facture que le spectacle précédent, mais continue, par d’autres biais, d’explorer cette voie du théâtre symbolique.

Un poème symbolique sur les luttes intérieures

Avec cette création, Bérangère Vantusso choisit de porter à la scène un texte poétique, désarticulé, incantatoire même. Un texte très beau mais sans doute difficle à suivre également, qui dessine en 62 strophes les contours d’un être que l’on appelle Carcasse.

Carcasse, c’est une entité indéterminée, c’est peut-être notre frère-soeur et peut-être un ectoplasme, une créature douée de sensibilité et dotée de pensée, en tous cas. Qui hésite et qui renâcle, sur un seuil où ielle s’obstine à se tenir, figé dans une immobilité qu’ielle peuple de réflexions. Autour, le monde peuiplé de Plusieurs s’écoule, agit, râle, prend note, excommunie, attaque, mais Carcasse ne se résoudra jamais à faire ne serait-ce qu’un pas, sinon intérieurement.

Ce personnage, sans forme et sans échelle, est pourtant touchant. Humain dans son attente incertaine, dans sa présence maladroite, ielle est l’îlot de fixité obstinée malgré un monde qui s’obstine à courir et à attendre de lui. Emouvant dans sa résistance, dans son désir d’être, et qu’on le laisse être.

Une marionnette réinventée

Berangère Vantusso prend le contrepied de l’hyperréalisme en choisissant de représenter le protagoniste de façon abstraite, symbolique. Carcasse est impression, présence certaine mais forme insaisissable. Ainsi la créature est-elle figurée à l’aide de réglettes en bois, qui peuvent délimiter d’éphémères frontières comme esquisser une sorte de squelette articulé.

Carcasse est donc hauteur, ou étendue, ou quantité d’agitation. Sa silhouette indéterminée s’étire ou se tasse, en fonction des états que traverse Carcasse. C’est un être autre, de façon visuelle, et cela pose évidemment de façon très sensible la question du traitement de ce qui est différent, de ce qui apparaît comme monstrueux ou anormal.

Ce parti pris symboliste convient très bien à une représentation non figurative d’un texte qui ne se serait pas du tout prêté à l’exercice. Evidemment, la question s’est posée, face au matériau textuel poétique, face au personnage atypique, de l’incarnation de ce protagoniste. Bérangère Vantusso trouve là une manière très intelligente et sensible de résoudre cette quadrature du cercle, de respecter l’intention poétique en même temps qu’elle doit donner à voir quelque chose.

D’ailleurs, les rares moments où ce qui est donné à voir est illustratif, comme celui où le texte parle des mains de Carcasse et qu’une comédienne agite ses gants en l’air, sont beaucoup moins justes. Comme si l’irruption du réalisme était une profanation d’un propos qui est beau, justement, parce qu’il n’est poas incarnable et pas incarné.

Mise en scène non figurative: un théâtre de la sensation

Si le spectacle commence presque entièrement dans l’obscurité, le public étant en plus ébloui par des quartz, la scène est majoritairement baignée de lumière rouge sombre. Le voile derriere lequel les acteurs jouent pendant le début du spectacle, qui les rend moins distincts, tombe finalement quand Carcasse se redresse et prend conscience de son environnement. La lumière est donc également métaphore de la construction puis de l’abaissement du personnage.

Sous sa forme poétique, le récit est finalement plus linéaire qu’il n’y paraît, presque classique dans sa structure. On finit par y distinguer un commencement, comme on finit par y distinguer une fin. Il y a des étapes, qui sont clairement rythmées par la langue, par le choix de structures répétitives qui viennent découper le texte.

Ce que l’on entend, ce sont les pensées et les sensations de Carcasse, narrées à la troisième personne. Ce sont des chagements d’états, un éveil sensoriel, une matérialisation, une élévation et finalement une chute.

Tout cela est, on l’a dit, donné à sentir et à deviner, plutôt qu’à voir. La mise en scène très peu figurative de Bérangère Vantusso respecte donc la place de l’imaginaire du spectateur, et fait confiance à son intelligence sensible. Sans aucun doute, les interprètes ont dû recevoir également cette proposition comme un défi: comment, en tant qu’interprète, participer à représenter sans incarner? On se doute que le travail de recherche a dû être passionnant…

A marionnette fragmentée, interprétation partagée

Les interprètes portent ensemble le texte de façon chorale. Tous les cinq ensemble, ils se partagent la profération sans incarner le personnage, à la manière de récitants. Cela leur demande une grande attention les un aux autres, de fonctionner ainsi, comme un organisme composite qui doit réussir à parler d’une seule voix – à moins justement que la multiplicité des bouches, que la discordance des timbres, ne soit un autre aspect de l’incertitude incarnée qu’est Carcasse?

En revanche, c’est par le mouvement de leur corps, et par les bâtons qu’ils manipulent, que les interprètes donnent à percevoir Carcasse, ses états et ses métamorphoses internes. C’est un travail d’une grande précision et délicatesse, pour eux, de manipuler quelque chose qui n’a pas de forme, de véhiculer la sensation d’une présence, d’incarner une occupation de l’espace, sans pouvoir se raccrocher à aucune forme familière ou déterminée. Cette incarnation sans chair est plus proche de la danse, en définitive, que de la marionnette, car l’image importe finalement moins que le mouvement et l’intention. Ensemble, les interprètes donnent un corps collectif à Carcasse – et c’est très beau lorsque la magie prend et qu’une présence apparaît sur scène, de la juxtaposition de mille signes à peine visibles qui s’unissent en un tout capable de manifestation.

Ce travail choral, c’est peut-être aussi, symboliquement, dire que Carcasse, c’est nous tous. C’est indiquer qu’ielle peut être une métaphore de ce qui, en chacun de nous, résiste, persiste, s’autodétermine, face au barrage des injonctions contraires…

Confier l’interprétation à plusieurs marionnettistes, c’est aussi rappeler que Carcasse n’est pas le seul personnage de la pièce: « Pluieurs sont là aussi », qui, pour n’être pas représentés, sont tout de même un rouage important de ce qui se joue.

La fragilité de la complexité

Tel qu’il est, le spectacle nous semble tout de même souffrir de quelques fragilités.

On laissera de côté le fait qu’il est très neuf, et tous les minuscules problèmes d’ajustement, et toute la marge de progression qui existe dans la concentration et dans l’énergie. Tout cela n’a rien d’original.

Il faut dire d’abord que certains choix semblent discutables. La projection d’un court extrait du texte de Mariette Navarro, une unique fois, sur le voile masquant la scène, semble relevere à la fois de l’exercice attendu et du gadget: sans doute aurait-on aussi bien pu faire sans? On n’est pas davantage convaincu par le recours à des changements de costume, et à des paillettes: cela revient à créer une couleur artificielle, et à ne pas faire confiance à la force du texte, et à la qualité de l’interprétation, qui est globalement très juste et très suffisament variée pour suffire à conduire la compréhension du texte.

C’est sur ce dernier point sans doute qu’on a la réserve la plus importante: le matériau textuel est très dense, pas forcément très facile d’accès, et on peut avoir peur que la représentation scénique, qui demande par elle-même une adaptation et une concentration active du fait de la forme inhabituelle qu’elle prend, ne puisse constituer sinon un repoussoir, du moins un obstacle. Il y a fort à parier que la qualité de la préparation des publics, par le biais des actions de médiation culturelle, sera un facteur clé de la bonne réception de ce spectacle exigeant.

Spectacle exigeant, mais spectacle nécessaire

De ce texte, Bérangère Vantusso souhaite manifestement tirer une remise en cause des cadres ou des normes. Carcasse, c’est l’être qui résiste. Cette résistance,que dit-elle de Carcasse? N’est-ce pas elle, qui, finalement, le rend si semblable à nous, et donc, finalement, dessine son humanité?

En filigrane, dans le texte et par la mise en forme, on touche à la question de l’acceptation de soi et de l’acceptation de l’autre.

Quel thème est plus nécessaire, de tous temps, aux humains qui vivent en société, que celui-là?

Alors Carcasse est un spectacle qui se mérite, mais c’est un spectacle beau, stimulant par sa forme, puissant dans le fond, que toute personne un tant soit peu curieuse devrait pouvoir découvrir.

La série est désormais finie au Festival Mondail de Charlville, mais le spectacle fera l’ouverture de saison du Studio Théâtre de Vitry à partir du 11 octobre.

 

Distribution

Texte de Mariette Navarro, 2011, Cheyne éditeur, collection Grands Fonds

Mise en scène : Bérangère Vantusso

Interprétation : Boris Alestchenkoff, Guillaume Gilliet, Christophe Hanon, Sophie Rodrigues, Fanny Mary (en alternance), Stéphanie Pasquet

Dramaturgie : Nicolas Doutey

Collaboration animation : Philippe Rodriguez-Jorda

Scénographie : Cerise Guyon

Costumes : Sara Bartesaghi Gallo et Simona Grassano

Création sonore : Géraldine Foucault

Lumière : Florent Jacob

Assistanat à la mise en scène : Laura Fedida

Régie générale : Philippe Hariga

Régie son : Vincent Petruzzellis

Conseiller technique : Didier Alexandre (Haut + court)

Production et diffusion : Anaïs Arnaud
Visuels: (c) Ivan_Boccara

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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