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Ouverture des frontières à la Radio France : Franck lance la saison avec Stravinsky, Prokofiev, Debussy et Ravel

Ouverture des frontières à la Radio France : Franck lance la saison avec Stravinsky, Prokofiev, Debussy et Ravel

22 septembre 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Le 20 septembre 2019, la Radio France a inauguré sa nouvelle saison avec une célébration réaffirmant la primauté d’amitié et d’ingénuité musicale sur la précarité politique.

Au programme, toute la polyphonie d’héritage musical et littéraire européen interprétée en vue de la découverte des formes et sens musicaux et poétiques nouveaux : Stravinsky tâte de la divination mi-solennelle et mi-moqueuse, Prokofiev se balance aux échos lointains des danses polovtsiennes, Debussy s’enveloppe en éther doré italien trempé de mélancolie anglaise, et Ravel requinque au rythme fortifiant d’un boléro espagnol. L’équipe musicale est tout aussi internationale : le finlandais Mikko FRANCK à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, le Muskovite Nikolai LUGANSKY au piano, et les deux solistes vocales, le soprano arménien Melody LOULEDJIAN et le mezzo-soprano roumain Emanuela PASCU, en « La Damoiselle élue » et « récitante », respectivement. Le concert de ce soir est un hommage poignant aux origines, chemins et destinations : des lignes de vie et de la musique qui se croisent et se relient au cœur culturel de l’Europe.

Première sur scène voilée en crépuscule : la Maîtrise de Radio France sous la direction de Sofi JEANNIN avec Quatre chants paysans russes pour chœur de femmes et quatre cors : les Soucoupes d’Igor STRAVINSKY. Cristallines et limpides, leurs voix rejaillissent en visions évanescentes d’ « avenirs » sonores avant de retomber en silence aveugle du présent. C’est un éveil auditif frais et délicat, mais un poil trop innocent : il manque ici une touche de la fumée dissimulant  la magie nocturne interdite et une certaine audace de s’y mêler. En revanche, leur timbre et intonation se prêtent idéalement à l’incarnation du chœur céleste de La Damoiselle élue de Claude DEBUSSY : leurs voix mêmes se fusionnent en cette auréole dorée qui fait à la fois la gloire et la contrainte de La Damoiselle. À son tour, en la représentation de Louledjian, La Damoiselle respire toute la retenue d’une acolyte de Marie ; or son soprano est d’une « couleur » un tant soit peu foncée et resserré par un vibrato qui l’empêchent d’exprimer pleinement l’ « effroi », la « confusion » et la « faiblesse » que La Damoiselle avoue si discrètement dans le poème de Rossetti. Le chant de La Damoiselle exprime son désir et souhait plutôt que sa certitude, donc il a besoin de cette vulnérabilité passionnée qu’achève de façon si convaincante la Maîtrise. La Récitante, représentée par Pascu, est aussi vocalement solide et imperturbable que La Damoiselle ; or au niveau poétique, son incarnation de ce rôle bénéficierait également d’un peu d’empathie pour l’inquiétude de La Damoiselle afin de s’intégrer à l’ambiance si habilement évoquée par la Maîtrise.

Lugansky, le célèbre représentant de la tradition pianiste russe, se montre, au cours de ce soir, des deux côtés curieusement contrastés : d’une part, un concertist mondain à la touche « jazz » la plus légère ; de l’autre, un « promeneur solitaire » brise-cœur lyrique et pensive. Le premier côté prend le dessus dans les trois premiers mouvements du Concerto pour piano et orchestre no. 2 de Serge PROKOFIEV : surtout dans le registre aigu, Lugansky semble s’imposer un jeu plutôt cérébral, concentré sur les notes bien découpées privilégiant la « ponctuation » ; ainsi, du timbre de piano, l’on aurait souhaité ici un peu plus de lignine et d’alliage. Dans le deuxième mouvement, son jeu est merveilleusement agile et vigilant, sensible et réactif : c’est une prouesse incontestable d’une cible mouvante, d’une marche sur des œufs. Or dans le troisième mouvement, ce contrôle se ressert davantage, le traînant vers le côté « académique », une certaine décontraction lui manque. Mais c’est précisément cette aisance, ces spontanéité et naturalité qui émanent de lui à profusion dans le quatrième mouvement : son instrument est ici véritablement transfiguré et révèle, en un clin d’œil, son potentiel inépuisable sonore et sentimental. C’est tout l’enjouement libre du vent nomade des steppes qui en vanne; l’audience est transportée dans un espace-temps à la fois tout autre et tout familier, et Lugansky respire de nouveau la liberté des horizons infinis si chères à la tradition russe.

Chaque ensemble réussi se distingue par une cohésion toute particulière, ne propre qu’à lui seul. Ce soir, l’Orchestre philharmonique de Radio France s’envole au gré du vent mystérieux qui ondule à travers les vastes champs des plaines, qui tressaillit parmi les feuilles argentées des trembles, qui ébouriffe la surface figée et insouciante des lacs, qui ne divulgue ni d’où il vient ni où il va, un vent itinérant dont le souffle est aussi inspirant que passager… Une « cohésion » précaire, certes ; mais aussi un témoignage non seulement de la plus haute maîtrise formelle de cet orchestre et de son chef, Mikko Franck, mais aussi de leur perspicacité poétique la plus raffinée. Or, pendant qu’un tel esprit de divagation les emballe en un carénage le plus jubilatoire au troisième mouvement du Concerto de Prokofiev, il est regrettablement hors phase avec le grondement insistent du Boléro de Maurice RAVEL : une « mutinerie » surprenante s’installe parmi les flûtes et perturbe le crescendo général jusqu’à qu’elles ne soient pas englouties par le tout plus homogène, un « close call » !

Similarité et différence simultanées ? L’équipe internationale de ce concert d’ouverture se montre à la hauteur de ce défi artistique et politique classique : un avant-goût promettant d’une saison qui pose des regards novateurs sur le familier.

Visuels : © Yuliya Tsutserova

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