Fictions
« Les Héritages » de Gabrielle Wittkop : Biographie d’une maison

« Les Héritages » de Gabrielle Wittkop : Biographie d’une maison

15 octobre 2020 | PAR Julien Coquet

A l’occasion du centenaire de la naissance de Gabrielle Wittkop, Christian Bourgois éditeur publie un roman resté inédit jusqu’à aujourd’hui, portrait grinçant des habitants d’une même maison.

Tout commence mal pour la villa Séléné, bâtie à la fin du XIXème siècle, puisque Célestin Mercier, son propriétaire, s’y pend. Le sac de moleskine noire qui avait abrité la corde du pendu reviendra hanter les futurs propriétaires de la maison. Car Les Héritages du titre est bien l’héritage de la maison, construite au bord de la Marne, et de son passé. Fière bâtisse, elle sait attirer les regards. S’y succèdent un joueur de roulette russe, un inspecteur d’origine corse, des émigrés juifs, un fossoyeur, un déserteur allemand, un malade du SIDA, etc. La maison semble avoir une âme : « La maison était née avec chaque pierre, s’était éveillée à chaque truelle de mortier, ouvrant ses yeux de vitres sur le monde ». Causant joies et peines, faisant parfois apparaître pour quelques instants le sac de moleskine noire, la villa Séléné joue des tours.

Gabrielle Wittkop prend ici grand plaisir à mêler la description lucide d’un XXème siècle marqué par les guerres et des portraits de personnages biscornus. On sent d’ailleurs le plaisir que l’écrivaine a eu à inventer des noms : Félix Méry-Chandeau, Constance Azaïs, James Marshall Wilton… La langue, extrêmement travaillée, inspirée de Sade comme de Bataille, prend parfois la tournure de l’immonde, faisant le pari que la beauté littéraire ne vient pas que du beau. On notera enfin un magnifique portrait d’un sidéen, Cédric, qui meurt peu à peu seul à Séléné, n’osant avouer son homosexualité et sa maladie à sa mère marseillaise, se consolant comme il peut en parlant à son seul ami, un rat.

« Alors qu’en septembre 1944 une mission diplomatique anglaise avait pour quelques jours dépêché James Marshall Wilton à Paris, le jeune homme avait mis à profit un après-midi de liberté pour se promener près de la Marne. Il l’avait trouvée morose et belle, sévère et ensorcelante, sombre sous le ciel blanc d’un tardif été, impitoyable cours héraclitien de ce qui passe et disparaît. James Marshall Wilton cheminait distraitement entre les villas aux fenêtres closes, quand son lacet de soulier se dénoua. Il se pencha pour le rajuster et, se relevant, posa le regard sur la façade de Séléné. Il apprécia l’élégance des colonnes néoclassiques, les belles proportions de la toiture, les cheminées de brique rose marquées de fer noir. Cette façade était aussi un visage. Il s’en souvint car de tout temps il avait été mûr pour le long amour des choses. »

Les Héritages, Gabrielle Wittkop, Christian Bourgois éditeur, 176 pages, 17 €

Moloch sur Arte : Polar réchauffé
Rarement on aura autant pris plaisir à « Comprendre la vie »
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *