Théâtre

Un Beckett tendre et poignant, humain et glaçant

Un Beckett tendre et poignant, humain et glaçant

17 décembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Depuis le 7 décembre, et encore jusqu’au 22, Yann-Joël Collin et ses acolytes de la compagnie La Nuit surprise par le Jour est au Théâtre de la Cité Internationale pour présenter un En attendant Godot rafraichissant. En effet, si rien n’est gommé de la noirceur de la pièce, le sentiment qui ressort tout de même est une grande attention au public, une grande humanité (y compris en ce que la condition humaine peut avoir d’angoissant!), et, pour tout dire, une bienveillance dans la façon de porter le texte âpre et souvent cruel de Beckett.

Une mise en scène plus que dépouillée. Au départ, il n’y a rien. Ou plutôt, il y a deux hommes, même pas sur le plateau puisqu’assis chacun sur un fauteuil, au premier rang: Cyril Bothorel et Yann-Joël Collin. Puis il y a finalement un arbre, pour que la pièce puisse commencer, posée au milieu du grand plateau nu. Un arbrisseau. Presque une abstraction d’arbre. En scène, du coup, il n’y a que les acteurs, le texte, et le jeu. C’est ce qu’avait voulu Yann-Joël Collin, puisque c’est également lui qui a mis en scène.

Se déploie alors le texte, dont le rythme, on le sent, a été très travaillé. Un respect au plus proche de l’oeuvre, une recherche exégétique de ce qui fait sens, mais, aussi, et surtout puisque c’est du Beckett, de ce qui, sans faire nécessairement sens, touche, émeut, produit un mouvement et une intention qui perturbent le sentiment au-delà de la seule compréhension d’une signification du texte.

Le résultat est très réussi, même si, délibérément, certains passages ont été allongés, et que le public est ainsi immergé dans l’attente en même temps que Gogo et Didi: certains aimeront, d’autres moins. Mais il est certain que tous les acteurs en plateau se livrent intensément, peut-être parce qu’ils s’exposent immensément, sans rien à quoi se raccrocher, sans artifice, sans recours autre que leur seule présence, leur complet investissement dans le texte, et la complicité de leurs comparses et du public. Une connivence palpable existe sur le plateau, qu’on ressent également dans le rapport avec ls spectateurs. Le jeu se fait très près du premier rang (souvent, dans le premier rang, d’ailleurs), les regards plongent souvent profondément dans les yeux des membres du public, mais ce n’est pas là qu’artifice: il y a une bienveillance, une invitation au jeu, une lueur de gourmandise communicative dans le partage d’un texte aussi jouissif qu’angoissant.

Jouissif, pour les acteurs, il l’est assurément, et ils s’en délectent visiblement. Mais jouissif aussi pour le public, car rien de l’extrême drôlerie qui imprègne cette pièce n’est occulté. De la fragilité, du dénuement, de la cruauté, de la bêtise (de toutes les bêtises, celle qui est innocente et celle qui blesse), on rit, et ce n’est pas là la moindre vertu de ce spectacle. Yann-Joël Collin confie d’ailleurs voir une dimension clownesque dans les personnages de Vladimir et Estragon: « Ils sont très premiers. Un peu bêtes, dans le bon sens du terme. Et cela les rend très humains. »

Angoissant, tout de même, que cette pièce, qui met crûment le spectateur face à des pulsions de mort, et à un désespoir latent qui traverse la représentation de bout en bout. La bienveillance des acteurs le protège, ainsi que les conventions du théâtre. Beaucoup de cruauté, beaucoup de fragilité humaine dans ce qu’elle a de tragique. Mais ne faut-il pas les confronter, justement, pour les dépasser?

En tous cas, les acteurs, il faut le dire, sont magnifiques. Ils n’hésitent pas à se mettre en difficulté, à jouer avec leur propre fragilité, à se confronter à eux-mêmes, à leurs personnages, au public. De minuscules hésitations sur le texte, un peu de fébrilité au début de la pièce, mais devant le travail accompli, on ne saurait leur en garder rigueur.

De la belle ouvrage, pour découvrir un Godot peut-être plus fragile, plus tendre, et quelque part aussi plus dangereux qu’à l’usuel. Une extraordinaire promenade au travers d’un texte qui n’a rien perdu de son tranchant, en tous cas. Pour découvrir Beckett dans d’excellentes conditions… ou pour le redécouvrir un peu.

Création de La Nuit surprise par le Jour • distribution : Estragon: Cyril Bothorel ; Vladimir: Yann-Joël Collin ; Pozzo: Christian Esnay ; Lucky: Pascal Collin ; le garçon: Elie Collin • collaborateur artistique Thierry Grapotte

Production : La Nuit surprise par le jour avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et le soutien du Théâtre de la Cité internationale (partenaires en cours)

Infos pratiques

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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