Théâtre
Avignon OFF : le Premier Amour de Beckett dans une interprétation singulière

Avignon OFF : le Premier Amour de Beckett dans une interprétation singulière

09 juillet 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Un texte de jeunesse de Samuel Beckett, Premier Amour, devient un seul en scène à ne pas rater, avec l’interprétation solide mais singulière de Jean-Quentin Châtelain.

Tout Beckett, l’humour en plus

Premier Amour est une nouvelle de Samuel Beckett, écrite en 1946 et publiée en 1970. C’est l’une de ses premières œuvres. À ce titre elle est précieuse car elle annonce ses futures créations. Beckett inaugure, dans cette œuvre écrite en français, son désir de dire l’échec. On y retrouve une écriture blanche à la façon de L’Étranger de Camus, l’humour en plus ; un humour qui étoffe son écriture de la psyché et qui, exposant l’inconscient à cœur ouvert, balaye toute brise d’effondrement. « Le tort qu’on a c’est d’adresser la parole aux gens. » Beckett décompose, par la chimie de ses mots, le réel le plus cru, avec le corps de la femme comme expérience de laboratoire. « Mais les figures des vivants toujours en train de grimacer avec le sang à fleur de peau est-ce des objets ? » La plume de Beckett encore : « Ce qu’on appelle l’amour c’est l’exil avec de temps en temps une carte postale du pays. » 

La cruauté drôle de l’existence

L’histoire débute tout de suite après la mort du père du narrateur. À cette époque, ce dernier se trouve chassé de sa chambre, lieu de refuge. Au fil de ses errances, il trouve asile sur un banc où, peu après, survient sa rencontre avec Lulu. Il accepte de la suivre chez elle, et y reste. Il s’y installe. À la naissance de leur enfant, il quitte Lulu et le domicile pour échapper aux cris du nourrisson. C’est finalement en cherchant à fuir Lulu qu’il prend conscience de son amour pour elle : « il m’aurait fallu d’autres amours, peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas. » 

On l’aura compris, l’histoire est sombre et poignante. Elle est aussi baignée d’humour et c’est par ce biais que Jean-Quentin Châtelain construit son personnage. Classiquement, le texte est joué sans affect, et c’est au spectateur d’y déceler l’humour noir et le witz des aphorismes. Ce texte n’est pas une pièce de théâtre : il ne vient pas, comme habituellement chez Beckett, avec des didascalies précises et contraignantes. Beckett n’a laissé aucune instruction. Châtelain ose l’audace d’un clownesque très léger et sur le fil du rasoir. Sans dénaturer le texte, il le fait entendre à un public devenu complice, et ravi de l’être. Un Premier amour précieux donc, et pour lequel le public rit beaucoup.

 

Premier Amour de Beckett, mise en scène  : Jean-Michel Meyer, avec Jean-Quentin Châtelain. Les Halles à 11 h 00. 

 

Visuel : Affiche 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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