Théâtre

Thierry Frémont, impressionnant dans le tragique « vertige des animaux avant l’abattage »

01 février 2010 | PAR Christophe Candoni

Le théâtre de l’Odéon met à l’honneur un auteur européen au cœur de sa saison et nous invite à traverser l’œuvre du dramaturge grec Dimitris Dimitriadis. La reprise de sa pièce « Je meurs comme un pays » ouvrait en novembre le cycle que le théâtre lui consacre. Nous avons assisté à la première des créations de la saison aux Ateliers Berthier : la surprenante pièce « Le vertige des animaux avant l’abattage », mise en scène par l’italienne Caterina Gozzi qui réalise également la scénographie du spectacle. Thierry Frémont y tient le premier rôle, Nilos, un personnage trouble qui lui va bien et réalise une belle performance, bien secondé par ses partenaires. Cette tragédie contemporaine au contenu un peu sordide mais fort audacieux interpelle ; pourtant la pièce, trop longue, ne parvient pas à nous tenir éveillés.

apo0586017Nilos et Militssa, sont jeunes et amoureux. Ils se marient sans prêter attention à la prophétie de Philon (très bien joué par Samuel Churin) qui prédit une série de malheurs horribles, tellement improbable qu’elle en devient comique. Pendant vingt ans, le couple fonde une famille et vit un amour paisible. La catastrophe annoncée se réalise et tout bascule ; Sans pouvoir se l’expliquer, les personnages se retrouvent tout d’un coup dans une opulence de richesse et de biens. Leur petit pavillon devient un immense château d’une autre époque. Enfermés dans le luxe simplement projetés par la vidéo, ils ont tout sauf le pouvoir de contrôler leur vie. De là naît le drame.

La pièce repose sur le mélange des tons et des genres. On passe de la banalité parfois triviale du quotidien à travers la chronique d’une famille qui nous plonge dans des scènes de chambre à coucher, de repas en famille, de conflit entre adolescents…à des références érudites aux textes fondateurs (religion et mythologie).

Le décor sur deux niveaux est très bien conçu techniquement. A la fois imposant et élégant, il joue sur la profondeur et la hauteur et se révèle particulièrement efficace grâce aux panneaux coulissants qui facilitent les changements de lieux rendus limpides. Pourtant, cet espace grisâtre est très significatif du travail très bridé de Caterina Gozzi qui fige sa mise en scène dans une froideur trop rigide. Il lui manque la folie, l’outrance que contient le texte de Dimitriadis. En effet, la pièce est une sombre tragédie, prenant pour sources Eschyle et Shakespeare, qui n’évite pas le grotesque et la surenchère au risque de frôler même le ridicule : il faut voir Thierry Frémont nu voulant violer sa fille et cherchant à se couper les parties génitales avec une lame de couteau. Il reste quand même des images fortes et explicites : nudité des acteurs, scènes de violence crue dans lesquelles les personnages chutent dans le vice et la perversion. C’est saisissant et dérangeant. Emilios veut tuer le premier ministre et est arrêté pour vol et mauvais coups. Militssa couche avec son fils puis étouffe le bébé né de cette union alors que le cadet se pend. Philon pour en avoir trop dit, se coupe la langue dans un final poignant.

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On salue l’impressionnante interprétation des acteurs : le jeu déchirant de Claude Perron, parfois déclamatoire, et de Thierry Frémont, un acteur puissant, libre et habité, simplement humain, hagard devant son impossibilité d’agir, vraiment touchant, de Laurent Charpentier, très bien dans Evgénios, subtil et lunaire, illuminé mais en fait lucide qui pressent l’autorité supérieure oppressive qui plane sur lui. Thomas Malatou et Faustine Tournan passent plus en force. Par contre, on est vraiment réservé sur les figures non définies que sont A, B et C,  peut-être une sorte de chœur antique, commentateurs des mésaventures que vivent les personnages agissants, observateurs supérieurs de nos vies et maîtres de nos destins, aux pouvoirs démiurgiques. Les acteurs cultivent le questionnement, simplement représentés en costume de ville, assez ternes, ou en blouse dans la première scène de la pièce à l’imagerie clinique. De leurs voix blanches et lentes sort une parole dont le sens reste à décrypter. Le trouble est renforcé par une bande son futuriste insupportable d’Antonia Gozzi.

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La force de ce spectacle est de nous bousculer, nous interroger sur le drame de notre existence. Cette tragédie contemporaine fonctionne sur les mêmes codes que la tragédie antique : sous le poids de la fatalité, l’homme se rend compte qu’il n’est qu’une toute petite chose au monde.

Le vertige des animaux avant l’abattage, jusqu’au 20 février 2010, du mardi au samedi à 20H et le dimanche à 15H, aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, Bd Berthier, 17 arr. M° 13 et RER C Porte de Clichy. 01 44 85 40 40. theatre-odeon.eu

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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