Cinema

Rencontre avec Nikita Mikhalkov au Forum des Images

01 février 2010 | PAR Coline Crance

 Le Festival “un état du monde… et du cinéma” a été très riche ce weekend en proposant notamment une rencontre avec le fameux réalisateur russe Nikita Mikhalkov, venu présenter son film 12 en avant-première le samedi soir.

Nikita Mikhalkov est un réalisateur russe. Né dans une famille d’artistes, il est le fils de Sergueï Mikhalkov, il se consacre très tôt au cinéma en faisant sa première apparition au cinéma en tant qu’acteur dès l’âge de 18 ans pour le film Je me balade à Moscou. Il passe derrière la caméra en tournant son premier long métrage Un étranger parmi les amis. Son œuvre inspirée de Tchekhov de Gontcharov, de Volodine, révèle l’occidentalisation des valeurs de son pays et oscille entre nationalisme exacerbé et nostalgie ce qui en fait un réalisateur très controversé. « L’âme russe a été tuée ,pervertie par l’athéisme et le mensonge » dit-il. Ses plus grands films à la fois cruels et tendres Partitions inachevées pour piano mécanique, Soleil trompeur, Urga, les Yeux noirs , le Barbier de Sibérie et 12, offrent avec justesse un regard sensible et fin sur la Russie, son passé, son présent et son avenir.

 

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Rencontre avec Nikita Mikhalkov

La rencontre commence par le film 12 projeté la veille soir et qui a fait très grande impression. Pour Nikita Mikhalkov,son film avait avant tout un usage interne, propre à la Russie. Il a été très surpris de l’accueil que les spectateurs occidentaux ont fait à ce film. Pourtant le film 12 est tiré d’un scénario américain celui de douze hommes en colère de Sydney Lumet. Pourquoi alors ce scénario, quel point de vue Nikita Mikhalkov veut-il donner sur la Russie à travers son film ?

 Nikita Mikhalkov :

« Le film de Sydney Lumet traite avant tout de la puissance de la loi au USA. Son film ne garde que la trame de ce film pour en faire un film typiquement Russe d’où au début sa conviction que ce film ne serait pas compris à l’étranger. En effet en Russie certes il y a la loi mais il y a quelque chose qui est au-dessus de la loi elle-même , ce que je nomme la compassion. La notion de compassion est très présente dans la grande littérature russe , chez Tchekhov , Doistoïevski par exemple. La vérité la plus cruelle sans amour est un mensonge. Vivre entraine toujours un partage et il s’agit de souffrir avec le peuple russe, de compatir avec lui et de se mettre à son service. Mais cette idée implique néanmoins d’avoir un recul critique. Je pensais que mon film ne serait compris que par les gens de mon peuple et de ma génération. Toutefois je me suis rendu compte qu’il touchait une question universelle même si je l’oriente dans une prise de position typiquement russe. »

 

«  Toutefois je trouve cela très important de ne pas faire de la «macdonalisation ». La société russe a vécu pendant 80 ans dans des conditions extrêmement difficiles. C’est une société qui a déraciné ses traditions historiques et aujourd’hui je ne veux pas que l’on me ou nous comprenne à travers mes films , mais je veux que l’on me sente. En effet, si je me fais comprendre , je suis au niveau de Mac Donald , par contre si je me fais sentir alors là, je suis dans la lignée de la grande littérature russe. »

Comment concevez vous la direction d’acteur notamment durant le film 12 qui met en place une forme de huit clos théâtral ?

« J’ai tourné ce film en 60 jours, je me conçois non pas comme un réalisateur mais comme un dresseur. Le tournage est une corrida pour moi  et le plus important c’est la répétition qui est autant utile au cinéma qu’au théâtre, ce que l’on oublie souvent. Pour le tournage de 12, je me suis amusé, j’ai placé quatre caméras sur le lieu de tournage ce qui fait qu’ aucun acteur ne savait quand il était filmé et qu’il était obligé de jouer en permanence. Ainsi on accorde une attention suffisante non pas à ce qui est dit, mais enfin au moment où naît la parole, ce qui permet d’atteindre une forme d’authenticité. »

Vous parlez de vérité , d’authenticité, mais alors pourquoi la plupart des films russes sont-ils postsynchronisés ?

 «  En Russie , il existe une véritable culture de l’enregistrement. En URSS il existait la meilleure école de doublage. C’est encore vrai aujourd’hui, pour retransmettre le son d’une allumette au cinéma nous avons besoins d’aller en studio. Néanmoins je ne pense pas que la postsynchronisation soit une bonne chose, je pense que je m’en suis vraiment rendu compte lors du tournage de mon film « Urga ». La steppe doit se filmer dans toute son authenticité. Un des mes hommes de tournage était parti mettre des micros au quatre coins de la steppe et je me suis rendu compte que chaque bruit de brin d’herbe était différent et c’est aussi cela qui donnait toute son intensité à la steppe et l’émotion au cinéma.

Retour et extrait de son premier film , un étranger parmi les autres.

«  Ceci est mon premier film, nous l’avons tourné dans un contexte politique très troublé. Je me rappelle très bien de certaines anecdotes. Je devais ,pour tourner l’une de ses scènes, trouver beaucoup de figurants, notamment des russes et des tchétchènes. Ils devaient se placer sur deux rangs, le premier rang , ceux qui dans le film devaient se faire dévaliser et le deuxième, ceux qui les dévalisaient. Les russes se sont mis dans le premier rang et les tchétchènes dans le second !! De plus, nous étions en période de guerre civile et nous tournions un film sur cette guerre civile. L’un des figurants me demande «  vous nous fournissez les armes ou on les ramène de la maison ? » J’ai continué de traiter cette guerre civile dans Soleil trompeur  où cette fois-ci , j’ai vraiment posé la question de « comment nous sommes nous embourbés dans cette guerre ? »

« Cette question me fait penser à une phrase de Tchekhov : «  Les russes adorent leur passé, détestent leur présent mais ont peur de l’avenir ». Néanmoins cette phrase n’est pas forcément pessimiste. En effet, l’avenir devient rapidement le présent et le présent passé, donc nous ne sommes pas non plus un peuple qui est dans la contemplation de son histoire passée. En tous cas je veux éviter de faire passer cette idée à travers mon cinéma. Le cinéma est « un objet vivant, il est un cœur qui partage une atmosphère et une énergie. »

Le film 12 sort le 10 février 2010.

 

Festival Un état du monde…et du cinéma se déroulera du vendredi 29 janvier au 7 février.  Du mardi au vendredi de 12h30 à 23h30 et le week-end de 14h00 à 23h30, Forum des images, 2, rue du cinéma, 75001, M° Châtelet – les Halles. Téléphone : 01 42 77 62 00

 

 

 

 

 

 

 

 

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Coline Crance

One thought on “Rencontre avec Nikita Mikhalkov au Forum des Images”

Commentaire(s)

  • Soleil trompeur et Urga : quels films splendides ! Vive Mikhalkov ! Olé !

    février 10, 2010 at 17 h 07 min

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