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Cannes 2018, Visions Sociales : Entretien avec Nicolas Philibert, parrain du festival Visions Sociales et cinéaste-documentariste engagé

Cannes 2018, Visions Sociales : Entretien avec Nicolas Philibert, parrain du festival Visions Sociales et cinéaste-documentariste engagé

14 mai 2018 | PAR Aurore Garot

Du 12 au 19 mai à quelques kilomètres de Cannes (Mandelieu La Napoule), se déroule la 16ème édition de Visions Sociales, festival du cinéma engagé, fondé par les Activités Sociales de l’énergie et qui cette année, met le cinéma lusophone à l’honneur. A l’occasion, nous sommes partis à la rencontre de Nicolas Philibert, documentariste engagé, cinéaste du réel et parrain de cette nouvelle édition pour parler d’engagement au cinéma, du rôle du documentaire et de comédie humaine…

Récompensé à trois reprises, par le prix Louis Delluc (2002) et le César du meilleur montage (2003) pour son documentaire Être et Avoir ainsi que par l’Etoile d’Or du Documentaire pour sa dernière création La Maison de la Radio (2013), Nicolas Philibert n’en a pas fini de questionner l’état du monde et l’ordre social, notamment en participant à Visions Sociales, réputé pour ses films engagés.

Qu’est ce qui vous a donné l’envie d’être le parrain de Visions Sociales cette année?
C’était très spontané. Je connaissais l’engagement de la CCAS (Caisse Centrale d’Activités Sociales) pour le cinéma, j’avais eu des retours très positifs de la part des parrains des anciennes éditions et j’aimais l’idée de faire des rencontres et des débats. Comme dans la section ACID, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique, Un Certain Regard et la compétition officielle, il a des bons et moins bons films et qu’importe leur section, certains peuvent être meilleurs que d’autres. Je ne fais pas de hiérarchie entre les sections.

Ce festival met en avant le cinéma engagé sur le monde, tout comme vous…
Je fais des films engagés et politiques mais pas militants. Les films militants cherchent à convaincre, à rallier les spectateurs à certaines idées et montrent parfois la réalité sous une forme simplifiée. De mon côté je cherche à soulever des questions, sans apporter de réponses. La réalité est complexe, et c’est cette complexité qui m’intéresse. Les sujets de mes films sont des portes d’entrée, du matériau à la réflexion et à la découverte. Je trouve ça plus politique que quand le message est déjà tout fait et qu’il faut juste l’intégrer. Ici, les spectateurs réfléchissent par eux-mêmes.

Le documentaire n’est-il pas une lecture du monde ?
C’est une relecture de la réalité. Dès que nous sommes censés rendre compte de la réalité, nous la transformons, nous nous la réapproprions et nous donnons une interprétation. Le documentaire est une autre manière de faire de la fiction. Ce n’est pas un regard neutre au contraire, même par le choix de mettre telle image plutôt qu’une autre, interroger telle personne plutôt qu’une autre. Nous racontons une histoire réelle mais déformée par nos propres convictions, nos choix artistiques etc. Quand je fais un film, je ne le construis pas à partir d’un savoir, mais d’un non-savoir. Je suis obligé de faire quelques recherches ne serait-ce que pour expliquer mon sujet mais, j’essaye de partir avec le moins de savoirs possible pour découvrir sur place, sans a priori. C’est une manière de préserver mon appétit de connaissance pour le tournage et non pas d’être neutre, ce qui est impossible, mais de donner entièrement la parole à ceux qui sont filmés et de découvrir à travers la caméra, leur travail et leur monde.

Vous filmez des personnes, des lieux, des métiers, des cultures que tout le monde ne voit pas….
Ce qui m’intéresse, c’est la comédie humaine, c’est à dire offrir une vision élargie des êtres humains sous toutes leurs formes. Soulever des questions sur qui compose notre humanité, qui nous sommes et comment nous communiquons. Dans La Maison de Radio France, le sujet n’est pas tant l’institution en tant que telle, mais plutôt la circulation de la parole, les échanges, l’écoute. L’enjeu du Pays des sourds, est de renverser l’image que l’on peut avoir sur les malentendants, qui sont pris pour de pauvres handicapés, ne suscitant que pitié et compassion. J’ai cherché à montrer la richesse et la beauté de la langue des signes et de la culture des sourds. Dans La moindre des choses, le sujet n’est pas les fous, pas le théâtre qu’ils créaient à l’intérieur du documentaire mais bien la psychiatrie. Dans La voix de son maître, j’interroge douze patrons de l’industrie française, pour qu’ils expliquent leur vision du monde. Mon objectif est d’amener le spectateur à regarder différemment, à s’ouvrir au monde et à porter une réflexion dessus. Je n’ai pas un regard de sociologue, je ne fais pas des films sur les sujets mais bien avec eux. C’est eux qui m’accompagnent pour la création de mes documentaires et pour donner les matériaux à une réflexion personnelle des spectateurs.

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire du cinéma engagé ?
Mon père était professeur de philosophie mais aussi un fou de cinéma. Il animait le ciné-club de Grenoble, il a créé un cours d’étude cinématographique ouvert à tous à l’université, car ce n’était pas très développé (pour ne pas dire inexistant) à l’époque. A 12 ans, j’ai découvert Godard, Bergman, Pasolini… Pour moi, le cinéma ce n’est pas que du divertissement, il nous donne à penser le monde, et à nous penser en tant qu’être humain.

Visuels : ©Aurore Garot ©Affiche

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Aurore Garot

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